L'État Français doit prendre ses responsabilités face à l'histoire. Cette guéguerre interminable que se livrent apparemment des clans d'historiens, doit prendre fin. Fuir ses responsabilités et faire des déclarations inappropriées à chaque fois qu'il faille évoquer la question de l'esclavage, reste une forme de refus d'assumer ses fautes. Mais surtout, ce "refus" donne l'occasion à ceux qui entretiennent les thèses révisionnistes pour maintenir la nation Française dans une opposition conflictuelle permanente avec le peuple africain. Il faut que cela change, que l'État Français assume courageusement ses responsabilités.

 

 

racismantiblanc

POURQUOI L'HISTOIRE DE L'ESCLAVAGE MANQUE SON OBJET. LETTRE OUVERTE A MYRIAM COTTIAS

Mme La Présidente du C.N. pour la Mémoire de l’Histoire de l’Esclavage, vous vantez l'action "La Flamme de l’Égalité" alors qu’elle altère l’esprit et la lettre de la Loi Taubira et atteint le sommet du négationnisme historique. Le projet tient ici à procéder à une instruction à charge en dénaturant l’histoire. Les Noirs de France sont ici assujettis tel des esclaves trans-générationnels.

Résumé

Madame La Présidente du Comité National pour la Mémoire de l’Histoire de l’Esclavage,quand on prétend à la scientificité, faut-il savoir prendre le risque qui va avec, celui du débat contradictoire. Mais est-il encore nécessaire de savoir entrer dans l’expérience démocratique, qui au-delà des contextes sociaux, sera toujours inaccessible aux personnalités en crise comme aux révisionnistes.

 Vous vantez l’initiative "La Flamme de l’Égalité" de la Ministre George Pau Langevin, alors qu’elle altère gravement l’esprit et la lettre de la Loi Taubira reconnaissant la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité, et atteint le sommet du négationnisme historique.

Le projet idéologique tient ici à procéder à une instruction à charge en dénaturant l’histoire.

 Ce que vous qualifiez de maladresses sont des agressions qui alimentent quotidiennement une violence psychologique, dépassant la violence ordinaire pour être une violence d’État, soit sempiternellement une violence légitime.

 En somme, tels discours et tels actes ici décryptés, assujettissent les Noirs de France comme des esclaves trans-générationnels.

 Madame La Présidente, le CNMHE maintient une Nation souffrante de son État.

 Mais sachons que si c’est par les armes que commencent les grands empires, c’est aussi par les armes qu’ils se terminent. Alors avant d’en arriver là, habilitons la parole à jouer dans tous ses sens comme dans sa portée symbolique qui sait introduire le Sujet dans le monde.

Article    Dans notre temps toujours plus accéléré par les urgences de la communication, où pointe pour ce sujet qu’est l’homme la peine suprême de sa disparition, me faut il quand même répondre Madame La Présidente du CNMHE, à votre billetparu dans le Huffington Post du 14 juin 2016. Car, tandis que notre bref et récent échange par voie électronique pouvait me laisser croire à un judicieux retour de posture, amorcé en considérant comme point nodal en matière d’histoire de l’esclavage les attributions de légitimité données aux chercheurs selon les réseaux auxquels ils appartiennent, je constate là un basculement qui tire votre discours vers votre repli récursif dans une fiction de l’adversité.

Tandis que vous appelez à une vigilance nécessaire sur les mots de l’esclavage, je note dans votre billet une ambivalence qui marque un révisionnisme certain. Cette brigue vous rapproche certes d’un État Français qui, dans l’esprit de son roman national, réfute son initiative et son rôle majeurs dans la traite des Africains, afin de se défausser des réparations qu’ordonne un tel crime contre l’humanité. Le projet idéologique tient ici à procéder à une instruction à charge en dénaturant l’histoire.

« La prise en compte récente de l'histoire de l'esclavage par la classe politique montre en effet les limites de la diffusion du savoir sur l'esclavage et les esclaves. Un exemple: si les colonies des Amériques françaises ont été fondées sur le système esclavagiste (comprenant aussi l'extermination des populations amérindiennes), la vie des captifs africains n'est pas toute entière comprise dans l'esclavage. L'histoire des personnes esclavisées existait avant leur arrivée dans les plantations, les mines, les villes des Amériques et si la déportation sur les bateaux fut un arrachement de violence extrême, il ne fonda pas une amnésie totale. L'esclavage a structuré malheureusement ces sociétés et la vie quotidienne des individus en termes concrets d'organisation du travail, de hiérarchies sociales racialisées, entre autres, mais n'a pas effacé toute mémoire des sociétés d'origine. L'utilisation du tambour dans le gwo-ka ou le bélè, la pratique du vaudou, par exemple, en témoignent selon les espaces géographiques car ils sont transfiguration de cultures d'Afrique Centrale et de l'Ouest »1.

Reprenons : (…) la vie des captifs africains n'est pas toute entière comprise dans l'esclavage. L'histoire des personnes esclavisées existait avant leur arrivée dans les plantations, les mines, les villes des Amériques (…)

 L’esclavage a existé avant son accréditation, puis sa légalisation, comme le précisa dès 1730Jacques Savary des Bruslons :

 “ Les Européens font depuis des siècles commerce de ces malheureux esclaves, qu'ils tirent de Guinée et des autres côtes d'Afrique, pour soutenir les Colonies qu'ils ont établies dans plusieurs endroits de l'Amérique et dans les Antilles.”2

 Et dès le début les trafiquants Français d’esclaves n’ont jamais été arrêtés par les monarchies en place, car celles-ci en tiraient de substantiels profits qui auguraient le développement capitaliste de la France. Moins que quiconque, vous ne pouvez pas ignorer que Richelieus’associa dès 1626 à des aventuriers dans le cadre de la Compagnie des Îles de Saint-Christophe, et accrédita de la sorte la traite et l’esclavage des Africains, malgré l’opposition de Louis XIII qui lui aussi, finit par céder vers la fin de son règne3.

 Puis quid du Code Noir ici, qui fût promulgué en 1685 par Louis XIV, et qui régenta esclavage et société de plantation concentrationnaire jusqu’en 1848 .

 Donc si « la vie des captifs africains n'est pas toute entière comprise dans l'esclavage », je me demande bien dans quoi a t’elle été prise ?

 Reprenons :(…) il ne fonda pas une amnésie totale ( …) n'a pas effacé toute mémoire des sociétés d'origine.  Les camps de concentration de l’Holocauste non plus n’effacèrent pas la mémoire des personnes, car même quand l’homme subit les plus extrêmes déshumanisations, la culture reste toujours, au-delà de la censure et de la répression, comme ce tremplin qui lui permet le dépassement de sa condition.

 Le système esclavagiste re-nomma chaque esclave à des fins de dépersonnalisation, éclata les familles et les ethnies, pour mieux travailler à leur amnésie comme en témoigne l’Arbre de l’Oubli à Ouidah (Bénin) ; mais vous considérez que l’esclavage n’a pas fondé une amnésie totale alors que tout fut mis en place dans cette intention ! Et quand les maîtres autorisèrent aux esclaves quelques danses et musiques, ils visaient d’une part à juguler par ce moyen leur propension au suicide, d’autre part à renforcer leurs aptitudes physiques. Ce sont les ressources psychiques de ces hommes, femmes, enfants esclavagisés qui ont paré cet effacement total!

      Votre histoire de l’esclavage établit, dans le prisme de la négation des faits, un crime contre l’humanité minoré. Le projet, idéologique, tient à absoudre ce crime contre l’humanité que fut la traite transatlantique, destinée à bâtir des sociétés concentrationnaires, dont le Code Noir assura le régime légal et législatif … En tout absolutisme reconduit par les premières républiques, cautionné par de « lumineux » encyclopédistes et philosophes qui, quand ils dissertaient sur l’esclavage, nommaient l’esclavage des Blancs et non pas celui des Noirs, puis investissaient pour certains leurs finances dans le commerce de l’esclavage des Noirs... Un Code Noir en vigueur malgré la Déclaration des droits de l’homme au 18ème s., pour maintenir l’esclavage des Noirs comme un système doublement organisé par la triangulation de la traite et par la société de plantation, ce qui différencie fondamentalement cet esclavage là des autres mises en esclavage, que le monde connut ou connaît encore.

  Vous vantez l’initiative "La Flamme de l’Égalité" de la Ministre George Pau Langevin, alors qu’elle altère gravement l’esprit et la lettre de la Loi Taubira reconnaissant la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité, et atteint le sommet du négationnisme historique.

 Le contenu du document mis en ligne pour aider à l’éveil des élèves du primaire4, fait mention d’Africains « importés » aux colonies, qui sous la plume de vos roides didacticiens, n’accèdent toujours pas à l’humanité leur permettant d’être qualifiés de déportés … Terme (pouvant être expliqué à des enfants) pour lequel Madame Taubira s’est battue à l’Assemblée Nationale.

 Il parle encore « de maître très gentil si on ne fait pas de bêtises », comme il édulcore les principales règles et les châtiments prévus par le Code Noir, dont seuls « des coups de fouet »sont relevés.

 Seules la Guadeloupe et la Martinique sont désignées comme étant les dites colonies ; toutes les autres apprécieront leur enterrement dans la fosse du révisionnisme.

 Il dissimule un nombre de victimes correspondant à 5 fois environ le nombre de captifs déportés, du fait de la jeunesse de ces personnes, tel que les travaux de Louise-Marie Maes Diop l’avèrent.Est aussi tu le taux de mortalité en cours de déportation avoisinant un ordre situé entre 15% et 30% … soit autant d’indicateurs montrant l’ampleur du crime contre l’humanité, dont le terme est lui aussi tu, tout comme est tue la Loi Taubira qui l’établit. Le document mentionne gentiment « un commerce triangulaire », et transgresse dans tout son contenu la Loi Taubira visant à reconnaître la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.

 Le point culminant du négationnisme est atteint dans les lignes du lexique en fin du support pédagogique. Nous voici bien désaxés par les définitions suivantes :

 ◘ « Code Noir : … l’esclave y est à la fois considéré comme une chose (art.44) et comme un homme ». A la page 13 du document, nous lisons que l’esclave est considéré comme « un bien » (...) « et comme un homme dont le mariage éventuel doit par exemple être célébré à l’Église ».

 Tandis que vous reprenez les plus âpres travaux négationnistes interprétant une humanité accordée à l’esclave par le Code Noir en raison de la possibilité du mariage, je reprends ici ce que j’ai déjà exprimé dans un autre article. La possibilité du mariage, comme celles du baptême et de l’affranchissement, ne sauraient aucunement répondre à une mise en perspective de son humanité, puisque loin d’être des droits entiers, ces dispositions étaient conditionnés à l’arbitraire des maîtres. L'application de ces dispositions répondaient juste à un système comportementaliste de punition/récompense, élaboré pour permettre aux maîtres de mieux s'employer au dressage de ses esclaves.

 De la sorte nombre d'entre eux se firent suppôts du maître en traquant ou en piégeant leurs congénères, espérant ainsi sortir de leur condition d'objet pour regagner une humanité, en obtenant ou un statut de Komandèr, ou le droit au baptême, au mariage, ou plus rarement encore à l'affranchissement.

 Notons à cet endroit que malgré leur affranchissement, les nouveaux libres restaient souvent liés au maître par une dette morale. Nous comprenons qu'il était loin de l'intention du maître de reconnaître à l'esclave une aptitude à l'humanité, à l'individuation, comme son droit à un statut de sujet.

 Les esclaves ainsi stipendiés, nous laisse considérer que ces dispositions juridiques n'étaient pas émancipatrices. L'esclave restait un objet, un meuble comme le stipule le Code Noir, nonobstant ces dispositions toutes instrumentales.

 ◘« Colon : Nom donné à celui qui quitte son pays pour aller s’installer sur une terre étrangère. »

 Ces colons ont été des exécutants du Code Noir, et bien pire dans la mesure où beaucoup poussèrent la barbarie au-delà de ses prescriptions ; cela suite au génocide des populations autochtones et à l’appropriation de leurs terres qui sont imputables à ces colons.

 ◘« Habitation : Dans l’économie Antillaise traditionnelle, la culture de la canne et la production de sucre se réalisent dans les plantations de grandes tailles appelées habitation .»

 L’habitation est l’unité économique et domestique d’une politique de prédation et d’esclavagisme.

 ◘« Marchandises de traite : ...elles étaient spécialement adaptées à la demande des rois africains (avec un petit a) qui contrôlaient la traite sur les côtes. »

 Ce sont les Européens qui ont contrôlé la traite et non pas les rois Africains, même sicertains hiérarques Africains ont collaboré avec eux en facilitant leur capture et en recevant quelques monnaies d’échange, tout comme par exemple certains Juifs ont dénoncé d'autres Juifs aux fascistes. Le roman officiel de l’esclavage est toujours fermement étayé par l’implication des rois Africains, pour mieux diluer la responsabilité des Français.

 Or, l'histoire de l'humanité montre bien que depuis que les hommes ont fait société, les conquêtes territoriales et politiques, qu'elles soient coloniales ou invasives, se sont toujours faites grâce à l'installation de stratégies de collaboration. L’entière responsabilité et culpabilité revient donc à celui qui a initié et élaboré le mécanisme de la collaboration.Nul n’a jamais osé, et bien heureusement, dédouaner l’État Allemand fasciste de son crime contre l’humanité sous prétexte que certains Juifs aient collaboré !

 De plus, je note ce petit « a » accordé à « Africains » venant comme un  lapsus révélateur de la négrophobie ordinaire.

Telles amputations plongent les Noirs de France dans ce que Marcel Zang, disparu ces jours derniers, nomme « Le devoir d’oubli » : « Pourtant j’aimerais pouvoir me blinder d’acier et croire, me montrer dupe, et encore, un immense sommeil de dupes, d’arrangements, m’immerger, et m’abreuver, comme le commun, et d’illusions, de discours, m’enivrer, et de mots : « Ah, qu’est-ce qu’ils sont beaux, qu’est-ce qu’ils sont bons, le sable chaud, généreux et nobles magnanimes mes bourreaux, mes tortionnaires, mes assassins, mes tueurs chéris !»5

      Pour venir “aux plus récentes déclarations de la parole publique” dont vous faites mention, le 30 mars 2016 la Ministre Laurence Rossignol interrogée sur le voile islamique a répondu:

 « Bien sûr qu’il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l’esclavage ». Si une parole aussi énorme et injurieuse (nègres) est possible, de surcroît grossie par sa charge de la Famille, de l’Enfance et des Droits de la Femme, c’est bien qu’il existe en France un contexte qui le permet … un contexte empli de racisme structurel en général, et de négrophobie structurelle en particulier.

Nous pouvons encore additionner le Secrétaire d’État André Vallini qui, en charge de la réforme territoriale, omit dans sa première mouture du projet d’inclure les cinq départements Français ultra-marins. Lorsqu’une journaliste lui fit remarquer son omission de deux millions de Français, sa réponse tint en ces mots : « Mais c’est loin » ! Je considère cet « éloignement » comme étant plus psychique que physique.

 Rappelons pour rafraîchir les mémoires ce que disait le plus haut représentant de l’État, François Hollande, au Mémorial de la Shoah, le 27 janvier 2015 :  

« La Shoah, le plus grand crime jamais connu et jamais commis dans l'humanité. (…) Ce crime fut unique par son ampleur. (…) Ce crime fut unique par sa méthode, bureaucratique, industrielle. (…) Ce crime fut unique aussi par sa nature. Il s'agissait de détruire les preuves (…). Il s'agissait de maquiller l'horreur pour qu'elle soit menée jusqu'à son terme (…). Il s'agissait d'exclure les Juifs de la société des humains (…) ».

  Nous voyons bien ici que ce racisme structurel a, de plus, pour effet pervers d’établir une concurrence mémorielle entre les victimes du racisme. Quand François Hollande ne stipule pas la présence des Noirs dans la déportation et les camps de concentration de l’Holocauste, celle des homosexuels, des personnes handicapées, des communistes, des socialistes, soit même la petite place qu’il a accordé aux Roms, quand il ne relève pas que  sur les dix millions de morts dans les camps de concentration, cinq millions environ étaient Juifs, inéluctablement pour les victimes de racisme ici nommées parmi les autres victimes discriminées, joue la verticalité campée entre les personnes racisées.

 Si en 2016, soit 15 ans après la Conférence de Durban et 15 ans après l’adoption de la Loi Taubira, il reste à enseigner aux plus hauts représentants de l’État que “ l'extermination des populations amérindiennes” est consubstantielle de la colonisation européenne, que “nègre” est une insulte, que les “nègres américains” ne furent pas les victimes consentantes du crime contre l’humanité perpétré par les pouvoirs européens à leur encontre ; il s’agirait pour le moins de relativiser le succès remporté par le CNMHE, dont la mission est d’informer la population sur un crime d’État pluriséculaire, institutionnellement occulté jusqu’à la fin du 20e siècle.

   Les Noirs de France souffrent encore du pervertissement à rebonds de la notion de dette qu’engage ce crime d’État non réparé. Après avoir vu une simple reconnaissance mémorielle supplanter une entière reconnaissance du crime, par une loi dégrevée de son article 5 «  Des poursuites et de la répression » initialement prévu par Mme Christiane Taubira, des représentants politiques équivoquent à présent cette dette au moyen de modalités « morales ».

 Le Chef de l’État s’y employa par un inopérant acquittement « moral »de la dette de Haïti en 2015, alors qu’en 2003, Christiane Taubira demandait, qu’à l’occasion du bicentenaire de la république d’Haïti, la France abroge le traité du 18 février 1838  et « restitue le tribut versé », « par un acte de grandeur ».

 Victorin Lurel, Ministre des Outre-Mer de 2012 à 2014, reproduit ce mois de juin le même coup, en faisant approuver l’abrogation de la loi de 1849 relative à l’indemnisation des colons,avec la Commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi Égalité et Citoyenneté. Là où il prétend « faire aboutir un combat historique 6» et introduire une résipiscence en  « proposant une réparation morale du préjudice subi par les esclaves » par le seul fait de ne plus laisser « vivre » ce texte, je ne trouve là qu'opérations de représentativité et d'enfumage, qui n’abolissent rien et ne réparent rien.

 L’État criminel conserve immuablement le profit de son crime, donc inductivement rien n’est réparé.

     Ce que vous qualifiez de “maladresses” sont des agressions qui alimentent quotidiennement une violence psychologique, dépassant la violence ordinaire pour être une violence d’État, soit sempiternellement une violence légitime.

 Un faisceau de faits négrophobes concrets et vérifiables nous empêchent de considérer ces saillies publiques à répétition comme des dérapages. Elles peuvent être légitimement considérées comme participant d’un “matraquage” qui s’inscrit dans le cadre d’une guerre psychologique menée au plus haut niveau. Auquel cas demander la démission de la Ministre Rossignol n’est en rien une “réponse cinglante” ou “excessive”, même si certains militants excédés ont pu l’insulter, ce qui tout compte fait dans le cas présent, n’a jamais été que la réponse du berger à la bergère.

Renvoyer dos à dos ceux qui détiennent les instruments du pouvoir, et ceux qui, faute de les détenir, ne disposent que de leur parole (au mieux internet) pour intervenir, me paraît impertinent eu égard le déséquilibre abyssal entre les parties. L’abîme s’en trouve d’autant plus amplifié pour les Noirs de France, qui demeurent toujours noirs avant d’être des citoyens ordinaires dans le regard général d’autrui. Et puis quand gronde la colère, il convient de décoder son sens avec ce qu’il contient de péjorations, de brimades, et donc de frustrations séculaires.

Et quand vous félicitez le fait que grâce aux actions du CNMHE “La totalité des sensibilités s'expriment”, j’ajoute que cette totalité est tronquée de celles qui sont trop noires pour être entendues, ne sont pas subventionnées, et encore ne sont pas relayées par les médias.

     Si par ailleurs je ne peux qu’encourager la nécessité que vous percevez en ces termes, « Si l'on ne s'intéresse qu'aux plus récentes déclarations de la parole publique, on s'aperçoit de la nécessité impérieuse de mener une discussion sur les termes et les concepts. »7, j’encourage une autre nécessité qui lui est corollaire : convier, pour que discussion soit, tous ceux qui se penchent sur l’histoire de l’esclavage sans écarter quiconque.

 Je vous propose alors d’organiser un symposium réunissant la pluralité des courants autour de cette question. Je vous propose aussi d’élargir le CNMHE à des représentants associatifs œuvrant à la défense de la condition noire, vu qu’un tel comité devrait, en tout bien tout honneur, composer avec la société civile. Ce Comité National pourrait de la sorte s’extraire de tout clanisme inhérent à l’entre-soi cultivé, comme il favoriserait la représentativité démocratique qui, en sus d’ouvrir l’expertise, romprait avec ce mode de la cooptation propre à l’auto-protection intellective.

    Vous reconnaissez la nécessité d’un changement en matière d’historicité, mais vous cachez ceux à qui on doit son succès, soit à des militants et non pas à des officiels :

 « Il y a aussi des succès à consolider comme celui du changement de régime d'historicité qui s'impose désormais. On s'est éloigné, en effet, peu à peu du mythe, élaboré sous la IIIè République d'une vision schoelchériste de l'abolition qui affirmait que la République avait octroyé l'Emancipation à tous les esclaves. Les statues de Victor Schoelcher posant paternellement la main sur la tête d'un jeune enfant tout juste libéré du joug de l'esclavage ne doivent pas être déboulonnées mais l'on admet maintenant que Victor Schoelcher n'a pas tout fait . Les esclaves ont contribué à l'élaboration du fait abolitionniste par leurs révoltes récurrentes, par celle de Saint-Domingue, par leurs résistances quotidiennes »8.

 Notamment sur la question de la libération des esclaves, cela fait trente ans que j’ai rejoint les cercles de résistance formés par des militants et des engagés qui, chacun avec sa participation scientifique ou autre, peu nous importe, ont fait valoir des faits historiques montrant que ce sont bien les esclaves qui ont libéré les esclaves. Victor Schoelcher a préparé une abolition qui a indemnisé les colons, face à leur défaite annoncée par ces révoltes comme face à l’effondrement des sociétés de plantation. Il a paré d’un côté leur ruine financière et morale, comme il prépara avec ses affidés, le régime de travail forcé qui s’ensuivit tant dans ces anciennes colonies que dans les nouvelles crées sur les continents Africain et Asiatique.

 D’autre part, se féliciter de la relativisation concernant Schoelcher, devrait être pondéré par les affligeants contenus négationnistes des deux mémoriaux Français consacrés à son passé esclavagiste9. Tandis que le Mémorial de Nantes a enterré dans ses oubliettes le Code Noir, sous le feu d’une offensive institutionnelle visant à le métamorphoser en texte progressiste au regard du contexte, le Mémorial ACTe de Pointe à Pitre a dressé un autel maçonnique majestueux à la gloire de putatifs abolitionnistes-maçons, pour ne citer que cet outrage en ce lieu qui les empile.

Mémorial ACTe de Pointe à Pitre

Votre propos annonce une menace à laquelle serait confrontés les historiens officialisés de l’esclavage:

 - « l’idéologie », celle des autres bien sûr étant donné et certifié que vous et vos collaborateurs se trouvent automatiquement dédouanés, par la grâce de vos positions, des représentations sociales et des constructions psychiques induites par les expériences subjectives du monde,

 - un débat faussé par « des idéologues hostiles» et «les réponses cinglantes et parfois excessives de certaines associations », celles des autres encore, pour mieux occulter les vôtres.

 A ce propos et face à cette contrevérité, ne pouvant engager que ma parole,identique à bien d’autres militants et chercheurs, je vous enjoins de démontrer ces assertions dans lesquelles vous nous confondez tous, décidément à dessein. Car nous voilà bien étrillés par une « hostilité » et un caractère « excessif », qui ne correspondent à rien d’autre que rumeurs et ragots, indignes des scientifiques, comme préjudiciables au débat et à l’équilibre sociétal.

 Si jusqu’à ce jour j’ai tu les intelligences exercées par certains scientifiques pour disqualifier les autres scientifiques qui dérangent vos thèses déterministes comme subsumées dans un principe de vérité, et cela dans mon but de ne pas nourrir ces bas conflits d’intérêt, me faut-il aujourd’hui déjouer ce jeu pernicieux. Rappelons que le contre-pouvoir et les divergences garantissent la structuration et la viabilité de toute démocratie, et à ce titre je vous ai publiquement assurée de mon soutien bien que je ne partage pas vos thèses et opinions, restant inébranlablement respectueuse de :

 ... « Tous ceux qui voient les choses différemment, qui ne respectent pas les règles ...Vous pouvez les admirer, ou les désapprouver, les glorifier, ou les dénigrer. Mais vous ne pouvez pas les ignorer. Car ils changent les choses. Ils inventent, ils imaginent, ils explorent. Ils créent, ils inspirent. Ils font avancer l'humanité »10. ...

 De votre côté, Madame La Présidente du CNMHE, vous n’avez jamais tenu compte via mon alerte par courrier recommandé des injures publiques et diffamation (qui suivent leur cours judiciaire), m’étant adresséespar celui là même dont vous avez préfacé le dernier livre négationniste portant sur le Code Noir11. Vous avez été informée des pages kilométriques d’invectives ordurières reçues par d’autres chercheurs sous la plume de ce personnage objectivement négationniste en matière d’histoire de l’esclavage, de son roman personnel construit sur une prétendue persécution illimitée et sur de prétendues injures, qu’il est bien incapable de prouver vu qu’elles n’ont jamais existé, si ce n’est dans sa perfide imagination à des fins manipulatoires.

 Et tout cela pourquoi ? parce que vous évitez la controverse, et que loin d’obéir aux conditions de la scientificité définie par G.Bachelard, elles mêmes conditionnées par l’humilité et méconnaissantes de l’échelle du titre professionnel, vous versez dans une logique de réseaux validés par la partisanerie politique. « La science progresse à coups d’essais et d’erreurs corrigés »12.

Et cela n’est pas dire que la science peut se satisfaire de pseudo-vérités. C’est affirmer avec F. Hegel la nécessité de la dialectique : « La vérité est dans la contradiction ».13

 Quand l’on prétend à la scientificité, faut-il savoir prendre le risque qui va avec, celui du débat contradictoire. Mais est-il encore nécessaire de savoir entrer dans l’expérience démocratique, qui au-delà des contextes sociaux, sera toujours inaccessible aux personnalités en crise comme aux révisionnistes.

Alors renouvelons cette révolution copernicienne qui engagea à une décentration de soi, et dont Jacques Derrida se saisit pour montrer que, se concentrer unilatéralement sur la question des conditions de la connaissance, conduit à un détournement du réel par le mouvement de la logocentration.

 Pour laisser résonner et raisonner la voix de Gandhi, intéressons-nous d’abord aux qualités des personnes plutôt qu’à leurs défauts.

 L’histoire de l’esclavage dont vous êtes une des spécialistes manque alors son objet, non pas que sa connaissance vous échappe, mais en raison d’un agencement qui répond à une disculpation de l’État Français dans cette histoire-là, et dont vous vous défendez au moyen de « l’hostilité » non pas de chercheurs, mais d’ « idéologues ».

 Encore, cet acharnement vous conduit à proclamer une adversité chez ceux qui n’ont d’autres défauts que celui d’étayer des thèses contraires … à moins que, encore une fois, vous mainteniez vos allégations au moyen de preuves. Cela dépasse très largement une position tendancieuse.

 Car composer l’adversité réactive l’imaginaire colonial, et particulièrement dans ce cas d’espèce, toute cette stratégie de la conspiration qui appareilla la traite des noirs comme les sociétés de plantation.

     Vous évaluez le « succès » du CNMHE aux nombres d’événements organisés. Dans un souci de déconcentration, je pense qu’il serait salutaire de partager avec les associations qui œuvrent à une instruction du passé esclavagiste de la France, comme à sa didactique, les subventions leur étant consacrées.

 Quant à la question de l’extension de la commémoration du 10 mai en “ Mois des Mémoires de l'Esclavage et des Combats pour l'Egalité“, dès 2005 des associations militantes ont fait campagne pour une commémoration s’étendant jusqu’au 10 juin, date de l’abolition en Guyane. Il n’y a donc là rien de novateur.

 D’autres accumulent plus que moi des années de révolution des idées, soit toute une vie, et cela sans occuper des postes de travail consacrés à ce travail là. Tout cela pour quoi ? Pour en être toujours à devoir débusquer le révisionnisme. Nous aurions préféré pouvoir consacré plus de temps à nos familles ! Mais nous savons bien ceci avec Luc Boltanski :

 "Ne jamais oublier que les gens, quand ils se révoltent, ont toujours une longueur d’avance non seulement sur les sociologues mais aussi sur les politiques"14.

 Et quand vous soutenez ceux qui revendiquent comme seul jugement conforme eu égard leurs travaux négationnistes, celui de leurs pairs, soit celui de leurs semblables sélectionnés par les mêmes commissions universitaires, la pensée d’Edgar Morin vient à point :

 «  Quand je discute avec les scientifiques, ils me font peur : au nom de leur liberté dans leur univers de spécialisation, ils défendent souvent une éthique de la circonstance et non une éthique du projet » 15

    Si vous glorifiez le Comité National pour la Mémoire de l'Histoire de l'Esclavage des lauriers de la diffusion d’une histoire de l’esclavage, la grande question de son contenu reste complètement éludée. Son contenu officiel accoté, je le répète, sur l’absolution du crime d’État, ne travaille ni à l’éradication du racisme, ni à la réconciliation.

 A l’heure de cette intrigue, à laquelle s’ajoutent les creuses et infécondes « réparations morales » conçues par nos représentants politiques, le tout ne pouvant aucunement s’inscrire dans un ordre moral, la réflexion comme les actions devraient s’élaborer sur l’axiome de la justice.

 Faut-il rappeler à cet endroit tel que l’a démontré le Professeur Louis Sala-Molins16, qu’en 1681 et 1682, soit trois ans avant la promulgation du « Code Noir », deux capucins l’Aragonais Francisco José de Jaca  et le Jurassien Epiphane de Moirans, militèrent pour l’arrêt immédiat de la traite et cela sans moratoires, pour l’abolition totale de l’esclavage, pour la donation aux Noirs des terres qu’ils labourèrent, pour des dommages financiers vu les mauvais traitements subis, pour le transfert de ces donations et dommages aux ayants-droit des esclaves décédés.

 Mais 334 ans plus tard, les droits de l’Homme ne s’appliquent pas en France quand celui-ci est d’origine Africaine.

 En somme, tels discours et tels actes ici décryptés,assujettissent les Noirs de France comme des esclaves trans-générationnels.

 Madame La Présidente, le CNMHE maintient une Nation souffrante de son État.

 Mais sachons que si c’est par les armes que commencent les grands empires, c’est aussi par les armes qu’ils se terminent. Alors avant d’en arriver là, habilitons la parole à oeuvrer dans tous ses sens comme dans sa portée symbolique qui sait introduirele Sujet dans le monde.

par Cathy Liminana-Dembélé, le 20juin 2016. 

Source : MEDIAPART

 

1 Myriam Cottias .http://www.huffingtonpost.fr/myriam-cottias/les-mots-de-lesclavage-une-vigilance-necessaire_b_10451358.html

2 Jacques Savary des Bruslons Dictionnaire Universel de Commerce, 1730

3 La seule source dont nous disposons à ce propos est celle du Père Labat. Nous pourrions supputer que Richelieu et consorts se soient débarrassés de Louis XIII, mais rien ne l’indique.

4 http://www.laflammedelegalite.org/diaporama.php?rep=38

 5 Marcel Zang http://www.humanite.fr/abolition-de-lesclavage-le-devoir-doubli-606695

 6 https://creoleways.com/2016/06/17/victorin-lurel-donne-force-a-la-loi-taubira-et-fait-abroger-lindemnite-versee-aux-colons-expropries-par-la-france-et-par-haiti/

 7 Myriam Cottias, ibid.

 8 Myriam Cottias, ibid.

 9.Lluis Sala-Molins « Les blancs et les Blancs du Mémorial de Nantes » inhttps://www.youtube.com/watch?v=tzW6GmNHDoA

 .https://blogs.mediapart.fr/cathy-liminana-dembele/blog/070715/prendre-acte-du-memorial-acte-lhomme-noir-est-nu

 10 Craig Tanimoto  Here's to the Crazy Ones : Think different , campagne publicitaire1997

 11 .http://uhem-mesut.com/medu/fr0083.php  Non à la perversion négationniste ,Rosa Amelia Plumelle Uribe.

 .https://blogs.mediapart.fr/edition/memoires-du-colonialisme/article/180515/la-banalisation-du-mal-sur-laxe-guadeloupe-hexagone-reponse-au-negationnism

 12 Gaston Bachelard La formation de l’esprit scientifique : Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective. Ed. Vrin 1934, réed. 1967

 13Georg Wilhelm Friedrich Hegel L'Encyclopédie des sciences philosophiques, 1817

 14Luc Boltanski numéro 15 (2012) de la revue Contretemps,  transcription d’un exposé fait à l’université d’été du NPA le 26 août 2011.

 15   Edgar Morin et Tariq Ramadan Au péril des idées, Presses du Châtelet, 2014

 16 Louis Sala-Molins Esclavage Réparations,La lanterne des capucins et les loupiotes des pharisiens, Editions Lignes, 2014