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Comme tout le monde se permet de parler du voile sans avoir forcément d’expérience en la matière (soie ou coton ?), je me suis dit qu’après tout, moi aussi j’avais le droit ! D’autant qu’à l‘âge de vingt ans, j’ai fait l’expérience de le porter pendant un an et puis de décider de l’enlever… ça vous en bouche un coin hein ?!  Voici donc mon expèrience qui, je tiens à le préciser, est personnelle. 

Je me suis convertie à l’islam dans un processus de quête d’identité à l’âge de 19 ans.

Mon père, marocain d’origine, est parti quand j’avais trois ans et j’ai grandi avec ma mère, française.

Ce père m’a donc laissée avec ma bonne tête de métèque et mes cheveux frisés (que les bonnes sœurs dès ma naissance ont tenté d’aplatir… en vain), être bien élevée dans une famille blanche et bourgeoise (un peu juive quand même mais surtout athée et laïque). Ce dont je ne me plains franchement pas. Cela dit, très vite, ma « différence » est venue se pointer là.

En France, tu n’as pas le droit d’échapper à la gueule que t’as.

Mon grand-père allait golfer à La Boulie, un club ultra privé où vingt-cinq ans après, tout le monde se souvient encore de moi à la garderie : j’étais la seule maghrébine qu’ils aient jamais vu ! C’est dire le choc culturel et social que ma mère a imposé à ce monde « Blanco », comme dirait l’autre.

A force de m’entendre dire que j’étais une maghrébine – mes demi-frères, « blancos » eux aussi, me surnommaient l’Aziza (avec l’accent arabe)-  il a bien fallu que je comprenne ce que ça voulait dire et ce que ça incluait.

L’une des premières choses que j’ai appris en grandissant en France, c’est que tu n’as pas le droit d’échapper à la gueule que t’as. Que cette gueule te donne un rôle, une case et plein de critères à cocher pour correspondre à cette même case.

L’assimilation, en plus d’être une réelle violence culturelle et sociale, est une totale illusion. Me voilà donc partie, à l’heure de la grande révolte de l’adolescence, en opération « réintégration » par l’affirmation de soi et la quête d’identité. Quel programme !

Après tout, j’étais bien « une arabe » (même si en fait mon père était berbère…)  et il me fallait m’imprégner de cette culture, cette identité, celle que je porte sur la gueule tous les jours, parait-il.

Ma première étape fut la religion. Information, extension, application : en un rien de temps me voilà mangeant halal et effectivement, portant le voile.

J’entends encore les pleurs de ma mère et les hurlements d’une de mes belle-sœur : j’étais complètement dingue de m’oppresser toute seule, alors que des femmes s’étaient battues pour notre liberté. Et moi de rétorquer : je fais ce que je veux et en gros, je vous emmerde.

Dans ma grande imprudence, je renvoyais à ces « libertaires féministes » (qui avaient aussi leurs limites hein…), ma liberté de choix à moi, dont les conséquences ne leur plaisaient pas du tout.

Nous voilà au cœur du débat qui nous anime aujourd’hui. (encore !)

La pudeur féminine au coeur de mon processus

Religieusement parlant, le voile m’est apparu comme étant une obligation (les avis théologiques divergent à ce propos) car il marquait la pudeur féminine face à une sexualité masculine dite « difficilement contrôlable ».

Effectivement, dans mon parcours, le port du voile a été indirectement une prétention que les femmes seraient quelque part « responsables » ou du moins que leur corps serait tellement attractif pour l’homme, qu’il fallait le couvrir pour le protéger. Je ne peux pas le nier. 

Certains hommes, convaincus eux aussi de ce fait (et puis d’un tas d’autres trucs à la con sur les femmes…), l’utilisent donc pour maintenir une oppression sur elles. C’est vrai à grande échelle dans des pays étrangers et à petite dans certaine famille ou groupe ultra-minoritaire, ici en France. C’est en cela que certaines féministes s’opposent aujourd’hui au symbole du port du voile et honnêtement, je peux tout à fait le comprendre.

Car je dois avouer que pour moi, cet état de fait correspondait exactement à ce que je vivais des relations hommes-femmes.

Le violence de l’hypersexualisation du corps de la femme 

Je suis une femme française – pas tout à fait parait-il – qui a vécu, comme une grande partie des femmes (tellement que c’en est flippant !), des situations sexuellement inconfortables et même, petite, des attouchements sexuels.

J’ai grandi en intégrant intrinsèquement que le désir sexuel masculin était une forme d’agression, que j’en étais un peu responsable et qu’en plus, « les hommes ne pensaient qu’à ça ». Oui, je vivais l’homme comme une sorte de prédateur. Et cela, avant même que la question religieuse ne vienne se poser.

Il suffisait d’allumer ma télévision pour constater que le modèle féminin majoritaire imposait un corps et une attitude « sexuellement attractifs » le tout, toujours dans le même but : plaire au masculin, sexuellement dominant.

La réelle libération sexuelle personnelle, l’affirmation de son droit au plaisir et de ses choix, en tant que femme est un processus qui ne se décide pas en quelques minutes et bim, s’applique. C’est un véritable combat, dans lequel dans ma vie, le voile a réellement eu sa place.

Parce qu’il m’a permis de me protéger, effectivement, de ce regard que je vivais comme agressif, ce regard sexuellement chargé qui se posait sur mon corps de jeune femme, que je vivais mal et contre lequel je n’avais ni arme, ni assurance. 

On vit comme une grande liberté que des femmes fassent le choix de se dénuder et c’est très bien, mais pas qu’elles fassent celui de se couvrir… Ce dictat de la nudité comme garant de la liberté féminine, couplé à l’hypersexualisation et la marketisation du corps de la femme a été une série de violences déterminantes dans mon parcours.

On a, par exemple, beaucoup médiatisé l’affaire des hôtesses d’Air France qui refusent d’aller en Iran parce que le voile y est obligatoire. C’est leur choix et je le respecte tout à fait.

Mais en parallèle, dit-on que les agences d’hôtesses d’accueil (pour lesquelles j’ai travaillé à de nombreuses reprises) obligent, en France, les femmes à porter des jupes courtes sous le prétexte d’un uniforme « attractif » et sous peine de ne pas travailler ?

Alors non, comme le disent beaucoup, on ne tue pas pour obliger une femme à porter une minijupe, c’est vrai. Heureusement ! On ne tue pas physiquement, mais ne tue-t-on pas socialement celles dont les codes vestimentaires, physiques ou les choix de vie, ne correspondent pas à la norme ?

Le voile comme affirmation sociale

Mais le voile n’est pas qu’une manière de se couper de son « corps sexuel ». Il est aussi une affirmation sociale et personnelle, d’appartenance à un groupe, religieux, culturel etc. Et en cela, moi, au cours de cette année voilée, j’ai été très fière d’affirmer ce que j’étais à ce moment là. De ce que j’avais décidé librement d’être. Ce droit est garanti par la déclaration universelle des droits de l’Homme :

« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » (art.18)

Pourtant en France, cette pratique heurte, non seulement pour le symbole de la femme auquel ça renvoie et que j’ai expliqué plus haut, mais aussi car elle est vécue comme une forme de prosélytisme, notamment religieux.

Beaucoup voient dans la femme voilée la projection de leur « non voilement » et donc de leur «impudeur» et en déduisent que le port du voile incite les autres à le porter sous peine de jugement moral.

Ça en devient névrotique et il serait temps d’arriver à définir ce qui vient de soi, les fantasmes qu’on charge sur l’autre et ce qui vient réellement de l’autre.  Et cela, sans dialogue ouvert, c’est impossible. Or, on l’a vu, très peu de femmes voilées ont eu l’occasion de s’exprimer sur ces questions.

Or, que ça soit sur la question de la place de la femme dans la société, du prosélytisme religieux, de l’existence sociale de sa différence et de son choix etc. biensur qu’on a le droit d’en débattre et qu’il faut écouter les avis et les sensibilités de chacune mais encore faut-il laisser la possibilité aux femmes concernées de s’exprimer !

Or, en les considèrant comme « alienées », on leur coupe la langue. On les renvoie à leur chaumière, sans leur donner droit au chapitre et on se permet de décider pour elles, puisqu’elles sont incapables de le faire et que leurs réflexions sont irrecevables  du fait de leur prétendue « aliénation ».  Et ce processus se fait au nom du féminisme…

Ce voile, je l’ai aussi enlevé

Dans mon parcours tout personnel, il m’est en revanche apparu évident d’enlever ce voile. Au bout d’un moment, je l’ai effectivement trouvé innaproprié pour moi. J’ai trouvé que question discrétion, à partir du moment où en société, on me remarquait plus qu’autre chose, c’était loupé. Et puis j’avais développé d’autres moyens d’affirmer ce que je voulais être. 

J’ai évalué que j’avais «pris ce que j’avais à prendre», compris ce que je devais comprendre sur mes relations, mon corps, moi-même, mon identité, ma culture. J’ai donc décidé de l’enlever. Sans aucun problème et sans aucune remarque de qui que ce soit.

Je me suis aussi éloignée de la pratique religieuse. C’était mon choix, ça ne sera certainement pas celui d’autres. Petit à petit, je me suis fait ma place, toute personnelle. Cette place est différente de celle des autres et c’est tant mieux.

Ce que je veux dire par là, c’est que ma grande chance de vivre en France est justement d’avoir eu cette liberté ultime de choix qui m’a amené, dans mon parcours, à porter le voile et à l’enlever et cela, tout en continuant mes études, notamment à l’université (à Assas, bastion de l’extrêmes droite : c’est vous dire !).

Si je n’avais pas eu cette liberté, cette possibilité de continuer de vivre et d’exister socialement avec mes choix de femme, qui sait ce que je serais devenue ?

Nadia S. 

Source : Chroniqueuse de Vie