Mamadi Keita Babila

Après des mois d’acrimonies et d’atermoiements, les Guinéens ont enfin tourné la page des élections législatives. Que  la nouvelle Assemblée se mette enfin en place et fasse le travail pour lequel elle a été élue !

Quoi qu’on puisse en dire, ces élections ont assaini le paysage politique guinéen. Elles ont accouché de trois grands partis politiques (RPG, UFDG, UFR) qui s’affronteront pendant les prochaines élections présidentielles...

Plus de cent partis politiques dans un pays de onze millions d’habitants, c’était trop. En réalité, l’influence de certains partis politiques ne dépassait guère la famille et une poignée d’amis du fondateur du parti. Il faudrait, pour les prochaines échéances électorales, trouver un moyen d’écarter ces partis politiques de complaisance qui poussent comme des champignons dans notre paysage politique. Ils n’apportent rien au débat politique. Bien au contraire.

L’autre grande leçon de ces élections est la solidité de nos institutions. La Cour Suprême, c’est le lieu de le dire, s’est hissée à la hauteur de ses responsabilités. Fustigée par l’Opposition et courtisée par le pouvoir, elle a tenu bon. Il est risible aujourd’hui de constater que ceux-là mêmes qui contestaient son verdict à la suite des élections sont les premiers à s’en remettre à elle dans le faux débat sur  le budget. Il est vrai qu’en politique, le ridicule n’a jamais tué personne.

Ma conviction est qu’il n’y a pas d’élections parfaites. Même dans les vieilles démocraties du monde, nombre d’élections sont encore tranchées en justice. Ici aux États-Unis, c’est encore la Cour qui détermine l’issue de nombreuses élections fédérales et locales. Mais une fois que la justice s’est prononcée, toutes les parties concernées acceptent son verdict. Et c’est ça qui est important.

En Afrique, on peut bien sûr s’interroger sur l’impartialité et le degré d’indépendance du système judiciaire. Je ne suis pas assez naïf pour croire que nos juges sont au-dessus de la mêlée politique. Mais pour l’instant, c’est ce que nous avons de mieux et ceux qui se livrent aujourd’hui au bashing de nos juges de la Cour Suprême feraient mieux de mettre de l’eau dans leur vin. 

Comme chacun le sait maintenant, les dernières élections législatives ont fait deux vainqueurs : le Président Alpha Condé et M. Celou Dalein.  Deux victoires qui appellent de nombreuses responsabilités.

Commençons par le président de l’UFDG. Débarrassé de son encombrant Vice-Président condamné à l’exil, M. Celou Dalein peut désormais se poser en leader incontesté de l’Opposition. Ses yeux sont déjà rivés sur les présidentielles de 2015. Mais pour accéder à la Présidence, il lui faudra élargir les bases de son parti. L’ancrage ethnique et régional du parti limite considérablement ses chances d’accéder aux affaires. Selon les statistiques des dernières élections législatives, le comité directeur de l’UFDG est composé à plus de 95% de Peuhls. La direction nationale du parti n’est pas représentative du pays dans sa diversité. S’il veut convaincre ceux qui ne sont ni de son ethnie ni de sa région, M. Dalein devra s’efforcer de transformer son parti en un mouvement d’envergure nationale.

A bien des égards, l’UFDG est gérée comme une entreprise familiale. Aujourd’hui, le Parti est en proie à des dissensions internes qui n’ont rien à voir avec son idéologie ou son  programme. M. Dalein aura du mal à se frayer un chemin entre l’aile extrémiste du parti animée de l’extérieur par M. Bah Oury et les partisans de  M. Diallo Sadhakaadji, l’argentier du parti. Il a beau minimiser ces tensions et afficher une unité de façade, la réalité est que l’UFDG est aujourd’hui menacée d’une implosion aux conséquences très graves pour l’avenir du mouvement. 

Il est aussi important que le leader de l’UFDG renouvelle son discours. Personne aujourd’hui ne peut dire quelles sont les proposions de l’UFDG en matière politique et économique. Il est toujours puéril pour une formation politique de se définir uniquement par opposition au pouvoir. Un parti politique, c’est aussi un projet de société, des idées et des programmes qui marquent la différence par rapport au présent. De l’homme d’État on dit qu’il prépare la prochaine génération, alors que le politicien ne s’intéresse qu’à la prochaine élection.  A Cellou Dalein de prouver qu’il n’est pas seulement un politicien préoccupé par la conquête du pouvoir.

Comme je l’ai déjà signalé plus haut, le Président de la république est l’autre grand vainqueur des élections législatives. Il a désormais les mains libres pour gouverner. Mais contrairement à l’Opposition, Alpha Condé sera jugé en 2015 sur son bilan. Il devra expliquer au peuple ce qu’il a aura fait de son quinquennat. L’argument de l’héritage des régimes précédents ne sera plus convaincant. Après cinq années d’attente, le peuple exigera des résultats concrets en matière d’électricité, d’eau, d’infrastructures, de sécurité, de lutte contre la corruption, etc… Certes, le  Président pourra pointer du doigt des réalisations comme le soutien au secteur agricole, la stabilisation de l’économie, la réforme du secteur minier, le rétablissement de la crédibilité de la Guinée auprès des instances internationales ; mais en politique, on est plus jugé sur ce qu’on n’a pas fait que sur ce qu’on a fait.

De l’avis de tous les observateurs, les premières années du mandat du Président ont été marquées par un certain clientélisme dans l’esprit et la méthode. Par calcul politique et contrairement au changement annoncé, il s’est entouré de gens de l’ancien régime compromis jusqu’aux os et peu enclins à remettre en cause leurs statuts et leurs avantages.  C’est dans ce contexte qu’il faut expliquer la décision du gouvernement d’enterrer  les résultats des audits qui mettaient en cause de nombreuses personnalités  qui détiennent encore des positions d’influence dans l’appareil d’État.  Au Sénégal par exemple, le nouveau président Macky Sall n’a pas hésité à déferrer devant les tribunaux tous les auteurs d’enrichissement illicite. Nous pourrions peut-être nous en inspirer.

Certaines décisions du gouvernement, difficilement défendables d’un point de vue logique, ont surpris plus d’un Guinéen. Comment expliquer par exemple la nomination au rang de ministre du mari de Mme Boiro, ancienne directrice du Trésor, sauvagement abattue à Conakry ? Que dire de la nomination de M. Lousény Camara, ancien président de la CENI, au poste de ministre du Tourisme ? L’émotion est mauvaise conseillère  en politique. Un gouvernement doit fonctionner selon des principes rationnels. Les nominations ministérielles, comme du reste toutes les autres nominations, ne doivent jamais être une question de mérite, mais d’efficacité.

Il serait aussi bon que le Président élargisse son gouvernement à des personnalités de l’Opposition qui partagent ses idées et son programme. Un homme comme M. Abé Sylla, dont la fortune est au-dessus de tout soupçon et qui possède une grande expérience dans le secteur privé, pourrait apporter une contribution de qualité au développement de notre pays.  Un État qui ne serait que l’émanation d’un parti politique  est toujours enclin à la dictature. A cet égard, je suis toujours fasciné par la manière dont fonctionne le système américain. Ici, les présidents démocrates n’hésitent pas à nommer des ministres républicains dans leur équipe gouvernementale. Et vice versa.

Si le Président veut réellement obtenir un second mandat, il doit mieux communiquer avec le peuple. Aujourd’hui, si l’on excepte l’excellent Albert Damantang Camara, ministre de l’Enseignement technique et porte-parole du gouvernement, il y a peu de personnes dans l’entourage présidentiel capables d’expliquer et de défendre l’action du gouvernement. Un exemple : interrogé sur la recrudescence de la violence à Conakry, notre ministre de la sécurité et de la protection civile a répondu : « Je n’accepterai pas le laxisme dans la lutte contre cette criminalité. Chacun dans sa fonction sera jugé par le résultat. Le ministre n’est pas à juger, je ne suis pas sur le terrain… ».  Sous d’autres cieux, ce ministre aurait perdu son portefeuille pour incompétence. Mais pas en Guinée.

Ce gouvernement souffre d’un déficit de communication au plus haut niveau. Face à une poignée de manifestants à Kankan, le Président n’a eu d’autres réponses que de rappeler son passé d’opposant aux régimes précédents. Vieux refrain déjà entonné cent fois! Les manifestants de Kankan attendaient autre chose de leur Président. Je ne sais plus combien de fois j’ai entendu dans les discours officiels que : « la Guinée est un scandale géologique ».   Débarrassons-nous de ces formules toutes faites qui sont devenues des clichés. J’eusse préféré que l’on expliquât plus en détail ce que fait le gouvernement pour répondre aux attentes des Guinéens. Un peuple ne vit pas de rêve, mais d’actions concrètes visant à améliorer ses conditions d’existence.

 

Dr. Mamadi Keita Babila

Washington, DC