QUO VADIS, JEUNE DE GUINEE ? 

PAR EL HADJ MOHAMED MANSOUR KABA

 Ingénieur diplômé du Génie Civil, Economiste, Consultant international,

Membre du Comité Central du RPG-ARC-EN-CIEL

 

« Quo vadis Jeune de Guinée ? » signifie « Où vas-tu Jeune de Guinée ? ». Le titre de ce document pouvait aussi être : « Quelle politique du Changement pour la Jeunesse guinéenne ? ». La définition d’un tel programme exige une analyse approfondie du cadre dans lequel a évolué la jeunesse guinéenne depuis la période de la transition postcoloniale du début de l’indépendance à nos jours. C’est à cet exercice difficile et compliqué que nous allons essayer de nous appliquer.

« Diplômé sans - emploi » ! Quelle honte pour la République !

Imaginez-vous une jeune mère avec son bébé qui vient de naître, après neuf mois de grossesse et un accouchement périlleux. Elle peut être originaire de n’importe où en Guinée ou de partout ailleurs en Afrique. Elle se prépare à trois longues années de nuits blanches d’allaitement du bébé, d’apprentissage de tout ce qui fait un enfant : apprendre à s’asseoir, à ramper, à se tenir debout, à parler et à marcher. Elle gère en plus les premiers pas de l’enfant dans la famille, au jardin d’enfant, si elle en a la possibilité, à l’école primaire, si l’enfant en a l’opportunité, au collège, s’il réussit l’examen d’entrée en septième année, et au lycée pour les privilégiés, qui sont sensés appartenir à l’élite de la Nation. Elle partage avec son enfant les angoisses, les inquiétudes, les joies et les peines des succès et des échecs aux différents examens qui jalonnent la vie scolaire de sa progéniture, jusqu’à l’examen du baccalauréat.

L’accès à l’université est considéré comme le but ultime du voyage qui prépare l’avenir de l’enfant. Pour la maman, le papa et quelques oncles et tantes, il constitue la fin des soucis d’argent et une assurance vieillesse pour leurs vieux jours. Toute la famille fête l’obtention des diplômes universitaires, la licence, la maîtrise et quelques fois, le doctorat. Les semaines et les mois passent, notre « diplômé » n’a toujours pas obtenu le moindre emploi digne de sa formation. On finit par l’appeler « diplômé sans - emploi ». Voilà que l’espoir placé en lui pendant tout ce temps se transforme tout à la fois en colère, indignation et aussi honte d’avoir cru à l’instruction des enfants pour un meilleur avenir. L’école serait-elle devenue une usine à fabriquer des chômeurs avant l’obtention du premier emploi ? Pour son malheur, la pauvre maman doit continuer à se battre pour nourrir et donner l’argent quotidien à son enfant prodigieux auquel toutes les joies de la vie sont pour le moment interdites : logement décent hors de la concession paternelle, constitution d’une famille avec mariage, baptêmes pour ses propres enfants, les loisirs et autres agréments de la vie.

En Afrique, il y a des sentiments d’humiliation que l’on évite d’éventer. On les garde pour soi. Les voisins n’ont pas le droit de le savoir. Sauf s’ils souffrent des mêmes maux. Pour nos jeunes mamans devenues adultes, à la veille de la quarantaine,  cela est bel et bien le cas. Elles ont consacré tous leurs efforts à l’éducation de leurs enfants, ont fait confiance à l’école et les voici trahies par l’Etat et le système éducatif. Il faut le crier tout haut : une société qui ne réussit pas à procurer des emplois à l’élite dont la formation lui a coûté une fortune est une société qui a échoué. Cet échec est patent en République de Guinée. C’est aussi le cas pour la plupart des pays d’Afrique Noire. Au cours des 24 années de règne du Général Lansana CONTE, le bataillon des « diplômés sans - emplois » se compte par milliers. Et cela continue aujourd’hui encore.

Un exemple pour illustrer cette situation : courant novembre 2012, je suis allé visiter mon chantier du quartier de la Briqueterie à Kankan, un vendredi après-midi, à une heure où tous les travailleurs étaient rentrés à la maison. A ma grande surprise, un  jeune homme vient m’aborder et nous avons alors eu une courte conversation.

-       Bonjour monsieur,

-       Bonjour. Comment allez-vous et que faites-vous ici ?

-       Je vais bien. Je travaille sur ce chantier.

-       En quelle qualité ?

-       Je suis terrassier. C’est nous qui creusons le trou des fondations de votre mur de clôture.

-       Vous avez été à l’école ?

-       Oui, bien sûr.

-       Jusqu’à quel niveau ?

-       Je suis diplômé en Sciences physiques de l’Université guinéenne.

-       Quoi ? Un physicien qui travaille sur mon chantier comme manœuvre ? Vous n’avez pas pu trouver autre chose à faire qui soit proche de votre niveau de formation ?

-       Je suis originaire de Macenta. Mes parents sont pauvres et ils ne peuvent pas m’aider. Or il faut vivre. Je n’ai pas pu trouver autre chose pour gagner honnêtement ma vie.

-       Cela me surprend et me désarçonne. Continuez à travailler ici. Peut-être que vous serez directeur de l’une des activités que je vais créer ici à Kankan. J’ai arrêté la conversation à ce niveau, afin que le jeune homme ne perçoive pas ma vive émotion. Je l’ai encouragé en lui citant le cas d’une collaboratrice qui avait été engagée dans mon bureau d’études à Abidjan en qualité de simple secrétaire. Mais lorsque j’ai constaté plus tard que cette dame était effectivement Ingénieur agronome formée aux USA, je l’ai reclassée en fonction de ses qualifications réelles.

Pour l’ingénieur et l’économiste que je suis, je sais ce que cela coûte d’efforts et d’abnégation pour obtenir le diplôme de Physicien à l’université. Qu’après tous ces sacrifices sur de longues années l’on se retrouve la pioche à la main, comme manœuvre sur un chantier, pour gagner sa vie, cela est scandaleux et révoltant. Au cours de la même semaine, j’ai eu deux heures d’entretiens avec des jeunes amis de mes neveux chez moi à Kéfinah. Pour la vingtaine de jeunes interlocuteurs, plus de la moitié étaient des « diplômés sans-emplois » : des sociologues, des économistes, des gestionnaires, etc. qui passent la journée à boire de thé maure, tout en devisant sur les grands sujets politiques de l’heure aux USA, en Europe et ailleurs en Afrique. Dans tous les quartiers de la ville de Kankan, ce sont ces groupes de jeunes sans emplois que l’on retrouve dans ce qu’il est convenu d’appeler des « grains ». Nul ne peut s’imaginer ce que cela représente comme perte pour l’économie nationale, si l’on s’imagine que c’est la même situation qui prévaut dans les trente-trois préfectures du pays et les cinq communes de la Zone spéciale de Conakry.

En conclusion des débats que j’ai eus avec ce groupe de Kéfinah, et compte tenu des nombreux appels à l’aide que je reçois quotidiennement d’ailleurs pour les jeunes « diplômés sans - emplois », j’ai suggéré la création, pour les jeunes des 27 quartiers de Kankan, d’un « Parlement des Jeunes » qui se pencherait sur les problèmes de la Jeunesse. Ce Parlement serait composé de dix (10) Représentants de chaque quartier, garçons et filles à parité. Les sujets à débattre ne concerneraient pas seulement les « diplômés sans - emplois », mais toute la problématique de la jeunesse guinéenne. Lorsque 270 jeunes se réuniront à Kankan, et dans toutes les autres préfectures du pays, ainsi que dans les cinq communes de Conakry, pour réfléchir sur les problèmes de la Jeunesse, aucun gouvernement, ni aucun parti politique n’ignorera leurs propositions. C’est ce qui permettra à nos jeunes compatriotes d’indiquer aux gouvernants et aux partis politiques les maux dont ils souffrent et de recommander les remèdes adéquats pour les soulager. 

Aspects et visages de la pauvreté en République de Guinée

En 1999 déjà, j’avais voulu préparer un document sur les « Enfants de la rue » à Conakry, afin d’en tirer un film. L’équipe qui était chargée des enquêtes de terrain est venue me dire qu’il y avait, à Conakry, pire que les enfants de la rue. Il fallait élargir le thème à d’autres aspects de la pauvreté qui avait atteint un niveau inimaginable. Nous avons donc intitulé le document « Aspects et visages de la pauvreté en République de Guinée ». Des dizaines d’interviews ont été effectuées et le document qui en est résulté était édifiant sur l’état de pauvreté qui régnait dans certains milieux en ce temps-là à Conakry. Nous avons pu alors identifier plusieurs catégories de pauvres :

-       Au niveau des jeunes adolescents (les enfants de la rue) :

  • Ceux qui, hors de toute famille, vivent en bandes dans des maisons abandonnées au bord de la mer : ils collectent des fruits de mer qu’ils vendent au marché, afin d’acheter tout ce dont ils ont besoin pour se nourrir en faisant eux-mêmes la cuisine. Ils ne vont pas à l’école et n’exercent aucun métier ;
  • Ceux qui vivent aux abords des grands marchés, comme celui de Madina : dès l’aube, ce sont eux qui déchargent les marchandises des femmes qui viennent vendre leurs produits au marché et qui chargent, le soir les effets de celles-ci après la journée passée au marché. Il s’agit de jeunes non scolarisés qui sont conscients de leur état de dénuement, qui prennent de la drogue pour, comme ils le disent, « avoir de la force » pour le travail difficile qu’ils pratiquaient. Ils disaient que si le gouvernement ne les aidait pas à sortir de cette galère, ils deviendraient les « grands bandits » de demain.

-       Au niveau des jeunes filles (scolarisées ou non scolarisées) :

  • Celles qui viennent des villages, confiées à une tante lointaine qui les surexploitent : tôt le matin, elles doivent laver les enfants, préparer leur petit déjeuner et les accompagner à l’école. Ensuite elles vont vendre au marché les articles préparés par la tante : eau glacée, gâteaux, arachides grillées et salées et autres fruits comme les bananes et les oranges épluchées ;
  • Celles qui, scolarisées, doivent aider leur mère à gagner la nourriture quotidienne, avant d’aller à l’école. Il y avait le cas de cette jeune fille studieuse dont le père avait épousé une jeune femme en abandonnant sa mère et sa fratrie à leur sort, sans aucune aide. Elle devait d’abord vendre les produits préparés par sa mère au marché, afin que celle-ci puisse avoir de quoi les nourrir à midi ;
  • Celles qui, scolarisées, se prostituent carrément pour nourrir leurs familles et payer leurs frais de scolarité.

-       Au niveau des diplômés sans - emplois :

  • Certains qui acceptaient des emplois dérisoires, sans aucune commune mesure avec leur formation, tout juste pour gagner le minimum vital et se maintenir en mouvement. Ceux-ci étaient à leur tour harcelés par leurs camarades d’études qui n’avaient pas obtenu d’occupation, tout juste pour partager le repas de midi ou quémander quelques sous ;
  • Il y avait ce cas scandaleux d’un chimiste (deuxième de sa promotion à l’université) dont la devise était : « S’il n’y a pas de travail, il faut créer du travail ». Il s’est constitué un album avec des photos de jeunes filles, y comprise sa propre fiancée. Lorsque, sur la terrasse d’un hôtel, il voyait un étranger, il venait lui présenter l’album, afin que l’intéressé puisse faire son choix. Il négociait le tarif et encaissait l’argent. Lorsqu’on lui a dit que ses activités étaient illégales, il a répondu que c’étaient les autorités chargées d’appliquer la loi qui étaient ses principaux clients. Si le choix du client tombait sur sa propre fiancée, il négociait dur et exigeait un tarif plus fort que pour les autres jeunes filles.

-       Au niveau des adultes :

  • Il y avait les femmes abandonnées en famille nombreuse qui peinaient quotidiennement à joindre les deux bouts et nourrir les enfants ;
  • Il y avait ce cas exceptionnel d’une femme âgée qui passait la journée à casser les blocs de béton, afin d’en tirer les fers à béton et les graviers qu’elle vendait pour nourrir sa famille. De temps en temps, l’un de ses enfants venait l’aider en sortant de l’école ;
  • Il y avait enfin ce père de famille « déserteur » qui avait abandonné sa propre famille pour aller vivre dans les abords des ports de pêche de Conakry, afin d’échapper aux charges familiales. Deux fois par mois, un pêcheur lui louait sa place sur un bateau de pêche. La prise était partagée entre le propriétaire du bateau et celui qui l’a loué pour la sortie en mer. La part du pêcheur qu’il recevait était divisée en deux parts. La sienne et celle de celui qui lui a loué sa place sur le bateau. Ce qui lui revenait était tellement insignifiant qu’il ne pouvait pas nourrir sa famille, d’où la désertion de celle-ci. Il savait par contre que sa fille se prostituait dans les bars du « km 36 ». Lorsqu’il en avait les moyens, il prenait le minibus pour aller voir sa fille en se cachant dans un coin et pleurait abondamment.

Depuis cette période, la situation a empiré. Les diplômés sans emplois se comptent par milliers et ce, dans toutes les régions naturelles du pays. La pauvreté au niveau des jeunes, garçons et filles, et des femmes est devenue insupportable. Comment en est-on arrivé là ? Peut-on lutter efficacement contre la pauvreté généralisée de la population sans s’attaquer résolument aux véritables causes de ce fléau ? Je veux nommer la corruption, les détournements de fonds publics et l’impunité qui conforte les fonctionnaires adeptes de l’enrichissement illicite.

Dissolution des mœurs, culture de la corruption et refus du développement

 Une analyse approfondie du phénomène de la corruption en République de Guinée ne peut pas être menée sans un retour en arrière, jusqu’à la période de la transition entre le système colonial et les premières années de souveraineté nationale et internationale. Pour ceux et celles qui ont connu cette période, le changement, tant dans les mentalités que dans les mœurs est énorme.

La révolution du PDG - Parti Etat a, sur le plan social, tout bouleversé. Le rôle de la famille dans l’éducation des enfants, surtout celle des jeunes filles, a été réduit à très peu de chose. La Jeunesse du RDA, les miliciens et le mouvement des pionniers se chargeaient de la mobilisation et de l’animation de la vie des jeunes. Aucun parent ne pouvait s’opposer aux diverses sorties des jeunes filles. Pire. Les plus belles étaient choisies par les dirigeants locaux du parti comme « filles de protocole » pour les nombreuses délégations du Part-Etat qui sillonnaient le pays. Ces « filles de protocole » avaient pour rôle de servir les délégués du Parti-Etat au cours des réceptions et leur tenaient compagnie toute la nuit… C’est ainsi qu’une prostitution officiellement organisée au niveau des jeunes filles s’est établie dans tout le pays, sans épargner aucune famille. Il nous a été reporté à l’étranger qu’un instituteur de la ville de Kankan aurait enceinté dix jeunes filles de sa classe d’école primaire, toutes des mineures. On aurait félicité l’instituteur indélicat en parlant de « production en quantité et en qualité ». Un autre instituteur célibataire de l’Ecole Kabada à Kankan demandait aux jeunes filles de sa classe de venir faire le ménage chez lui. Plusieurs cas de viol de mineures ont été reprochés à cet enseignant indélicat ; sans suite !

Un autre phénomène a contribué à la dissolution des mœurs, ou pire, au dérèglement des consciences, c’est la présence obligatoire des jeunes élèves et lycéens sur les places publiques où l’on pendait les prisonniers, suite au débarquement du 22 novembre 1970. A Conakry, on a obligé des élèves et des lycéens à défiler sous le pont du 8 novembre où l’on pouvait voir quatre anciens responsables du Parti-Etat pendus sous ce pont. Des jeunes dont le père figurait parmi les suppliciés étaient particulièrement surveillés au cours de ces visites, au cas où ils exprimeraient le moindre sentiment humain (pleurs ou désapprobation). Ces scènes macabres et inhumaines ont profondément marqué les jeunes qui en ont été les victimes. Ce qui a conduit de nombreux jeunes musulmans (garçons et filles) à la consommation de l’alcool et quelques fois de la drogue.

Au niveau des adultes, la révolution proclama un avis juridique selon lequel « l’adultère n’est pas un délit ». Combien de familles ont subi des humiliations, des séparations et même des divorces à cause des conséquences néfastes des actes normalement délictueux encouragés par ce laissez-faire dans une société islamisée à 90 % ? Soyons réalistes : comment peut-on délier des relations matrimoniales, détruire l’autorité parentale sur les enfants et les jeunes, abandonner les jeunes filles mineures à l’appétit glouton des activistes du Parti-Etat et obliger les élèves et les lycéens à être témoins des règlements de comptes mortels entre adultes et penser que l’on est en train de former « l’Homme nouveau de la Révolution » ?  A partir de ces faits, la dignité était bien sûr un principe proclamé dans tous les discours officiels du pouvoir. Mais dans les faits, les jeunes étaient désorientés, déboussolés et totalement coupés des principes d’éducation entretenus par la tradition, que celle-ci soit de coutume mandingue, sosso, peuhl, guerzé, kissi, toma ou autre.

La deuxième République a mis fin à certaines pratiques sociales du Parti-Etat. Mais elle a érigé la corruption et le détournement des deniers publics en « gymnastique nationale » qui était encouragée par l’expression du Général-Président en langue Sosso « Ngbe saa » ; ce qui veut dire tout simplement « dépose ma part » ! Tout haut fonctionnaire qui puise dans les caisses de l’Etat ou détourne des fonds destinés à des projets de développement doit lui donner sa part du vol. Et il y a des chances que celui qui lui donne une partie du butin soit un jour récompensé par une promotion fulgurante. Faut-il révéler le fait que ce régime militaire a commencé avec la plus grande casse que notre Banque Centrale ait jamais connu depuis sa création ? Le coup d’état du 3 Avril 1984 a été accompagné du vol de toutes les réserves de devises étrangères et le stock d’or qui étaient à ce moment précis déposés dans les caveaux de la BCRG à Conakry. Un nombre bien limité d’officiers se sont partagés ce butin sans que l’on puisse savoir à quoi cela leur a bien servi.

Le dérèglement du système social et des mœurs dans notre pays est une conséquence de ces déviances voulues par le pouvoir en place, afin de mieux « domestiquer » les populations et la jeunesse. Il n’y a rien de surprenant si ces jeunes, devenus adultes, ne croient plus en aucun principe, ni en aucune valeur ancestrale et s’avèrent être les prédateurs égocentriques que nous connaissons aujourd’hui. Vous avez beau leur confier des responsabilités, ils ne croient qu’en une chose : tirer le maximum de profit des postes qu’ils occupent dans cet Etat inhumain. Qu’ils soient ministres, premiers ministres ou directeurs de services centraux administratifs, nous avons affaire, à de très rares exceptions près, à des égoïstes qui se transforment en voleurs en col blanc qui n’ont aucune ambition pour leur pays. Celui qui essaie de pratiquer honnêtement son métier est considéré comme un « maudit ». Et comme aimait le dire un ami qui est aujourd’hui Président de la République, « le poisson pourrit par la tête », l’exemple donné par les élites est imité à tous les échelons de l’administration, du premier ministre au planton.

C’est le constat de tout cela et bien plus qui a amené les partenaires au développement de la République de Guinée à prévoir dans les conventions de fourniture d’aide des clauses comme celle-ci : « Provision pour vol : 20% ». Rien d’étonnant encore si, dans le classement annuel de l’ONG « Transparency international », notre pays se classe généralement parmi les pays les plus corrompus de la planète. Pour une fois que la République de Guinée a été citée dans le discours annuel sur l’ « Etat de l’Union » d’un Président des USA - le Président Barack OBAMA en l’occurrence -, c’était pour dire que notre pays était marqué par une « culture de la corruption ». Dans le chapitre suivant, nous allons montrer par des exemples en quoi la pratique de la corruption et des détournements des deniers publics de la part de l’élite guinéenne était en fait un « refus du développement » au détriment des populations qui lui font confiance. Et en quoi les jeunes ont-ils intérêt à mener une lutte acharnée contre la corruption et les voleurs en col blanc.

Quels intérêts les jeunes ont-ils à lutter contre la culture de la corruption qui  confisque leur avenir et les condamne à une misère intolérable ?

Nous allons ici nous contenter de citer des faits, rien que des faits, sans citer de nom, ni porter des accusations contre qui que ce soit. Les auteurs des actes que nous allons dénoncer se reconnaîtront bien sûr. Nous souhaitons qu’ils corrigent publiquement les erreurs qu’ils constateront dans nos propos. S’ils ne réagissent pas, nous les dénoncerons publiquement, avec des preuves à l’appui au cours de la prochaine campagne des élections législatives 2013. Nous avons décrit plus haut comment la Révolution du PDG-Parti-Etat a organisé la dissolution des mœurs et encouragé d’autres travers sociaux qui ont désorienté la jeunesse de l’époque. Nous allons citer ici un acte qui fait honneur à cette Révolution et à son Responsable Suprême, le Président Sékou TOURE. Si l’on a le courage de dénoncer les travers d’un régime, il faut aussi avoir l’honnêteté d’en reconnaître les bienfaits et les mérites. Surtout qu’il s’agit ici d’un fait unique dans les annales des chefs d’Etat africains disparus.

Nous avons lu un jour dans un article publié sur Internet que le Premier ministre nouvellement nommé par le Général Lansana CONTE avait eu connaissance de l’existence d’une somme de, en Euros 260 000 000.- (Deux cent soixante millions d’Euros) bloquée dans une banque suisse par le Président Sékou TOURE « pour les générations futures ». Cet article disait aussi que le Premier ministre voulait transférer cette somme de la banque suisse vers une autre banque à Paris. Et à partir de cette nouvelle banque, notre Premier ministre voulait acheter du riz pour l’alimentation des populations guinéennes et du fuel pour l’électricité. Nous avons appris par la suite que ce Premier ministre aurait signé avec une société libanaise domiciliée à Beyrouth un contrat de livraison du riz à raison de 300 000 tonnes par an et ce, pendant trois ans. Cela revient à 900 000 tonnes de riz au total. Et du fuel aurait été commandé dans les mêmes conditions de gré à gré, c’est-à-dire sans appels d’offres. Les commissions qui sont liées à ce type d’opérations sont énormes.

Si ces données étaient exactes, et nous aurons l’occasion de poursuivre cette affaire jusqu’au bout, cela dénoterait une irresponsabilité sans borne, de la part du Premier ministre en question. Il faut savoir d’abord que les 260 000 000.- € représentent aujourd’hui 2 340 000 000 000.- GNF (Deux mille trois cent quarante milliards de francs guinéens), soit plus de deux années de budget national de la République de Guinée. Il faut manquer de programme de gouvernement et d’ambition pour le pays pour vouloir acheter du riz et du fuel avec deux ans de budget national ! Et d’ailleurs pourquoi transférer ces fonds d’une banque en Suisse au profit d’une autre banque en France. Et les marchés passés de gré à gré ? Avec quelles sociétés ?  Probablement pour empocher des commissions !  Toutes ces questions méritent une réponse. Les jeunes de Guinée doivent s’engager fermement dans la lutte contre ce genre de détournement des fonds publics et de corruption caractérisée. Car il s’agissait ici de leur avenir que ce Premier ministre a confisqué en dilapidant l’argent destiné aux « générations futures ». En estimant le coût de construction d’une université moderne avec cité universitaire à cent milliards de francs guinéens, on pouvait construire avec cet argent vingt - quatre (24) universités, ou 55 centres de formation professionnelle dont la Guinée a un besoin pressant. Des centaines de lycées et collèges auraient pu voir le jour avec ces fonds. Un dixième de ces fonds aurait pu également servir de capital à une banque nationale de développement agricole pour financer un programme d’autosuffisance alimentaire. Lorsque l’on refuse le développement pour s’accrocher à la consommation quotidienne des citoyens, on ne fait que démontrer l’absence de toute vision et de tout programme d’avenir pour le pays et les populations.

Un deuxième cas qui nous a préoccupés est celui de la construction du « Port sec » de Kagbelen, dans la haute banlieue de Conakry. Un compatriote qui réside depuis très longtemps en Suède s’est battu pour amener les autorités de la coopération suédoise à financer les études de ce projet qui est lié aussi à la réhabilitation de la ligne de chemins de fer Conakry-Kankan (Conakry-Niger). Après le financement des études grâce à des fonds déposés par le royaume de Suède auprès d’une institution africaine de financement du développement, il était question de réaliser les travaux du Port sec. Des années passèrent. On ne voyait rien sur le terrain. En novembre 2012, notre compatriote résidant en Suède part au siège de l’institution africaine de financement du développement et apprend, stupéfait, que les fonds destinés à la construction du Port sec de Kagbelen auraient été effectivement débloqués à la demande du ministre des Transports de la République de Guinée de l’époque. Mais les travaux n’auraient jamais été exécutés, car les trois millions de dollars USA destinés à les financer auraient été empochés par l’entreprise suédoise chargée des travaux, des fonctionnaires corrompus de l’institution africaine de financement du développement et par le ministre guinéen des Transport de l’époque. La Coopération suédoise ayant appris ce qui s’est passé, aurait demandé à l’entreprise suédoise de rembourser la totalité des fonds détournés. Celle-ci  a dû déclarer faillite pour échapper aux poursuites. Les fonctionnaires internationaux corrompus et notre ministre des Transports ont continué leurs méfaits. Le nôtre, après des actes criminels de ce genre a même été bombardé Premier ministre de la République de Guinée ! Il s’agit tout de même du détournement de la coquête somme d’environ USD 3 000 000.- (Trois millions de dollars USA) ! Les forfaits commis par ces ministres et Premiers ministres, s’ils sont conformés après enquêtes officielles, ne se limitent pas aux deux cas cités plus haut. Peut-on s’imaginer ce genre de prédateurs députés à l’Assemblée nationale ou Président de la République ? Ce ne serait plus le refus du développement, mais l’enterrement de la République de Guinée.

Que faire, Jeune de Guinée ?

Nous avons indiqué plus haut les raisons qui nous amènent à reconnaître l’échec des adultes dans la formation d’une jeunesse consciente, patriotique, fière d’elle-même et comprenant tout le sens de notre quête de dignité. C’est d’ailleurs cette quête de dignité qui a amené le Peuple de Guinée a voté massivement contre le référendum du Général De Gaulle du 28 septembre 1958 en suivant le mot d’ordre du secrétaire Général du PDG, Sékou TOURE, à l’époque Député-maire de Conakry et Vice-président du Conseil du gouvernement de la Guinée, selon lequel « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage ». Plus de cinquante ans après l’indépendance, le guinéen et la guinéenne sont dans l’ensemble pauvres et leur liberté est tout à fait relative. De nombreux cadres ont été formés. Ils peuvent être compétents. Mais leur amour fou pour l’argent facile les rend inopérants pour le développement du pays. Nous avons en face des gens qui ne veulent rien faire,  qui n’ont aucune ambition ni pour le pays, ni pour eux-mêmes, qui restent assis, mais qui veulent que ceux qui bougent et qui courent ne les dépassent pas. Cela justifie-t-il une certaine rancœur contre les « Guinéens de l’extérieur » ? Dieu seul le sait.

Il faut reconnaître cependant qu’une nouvelle génération de jeunes est en train d’occuper le terrain, celle des révoltes des années 2002 à 2009. Il faudra veiller à l’éveil de la conscience sociale de celle-ci. Lui apprendre à choisir le camp du changement et non  celui de l’ethnocentrisme. Le changement est une option consciente, patriotique, exigeante, engagée et pacifique. L’ethnocentrisme suppose l’ignorance, l’aveuglement, l’absence de jugement objectif, la peur de l’autre, la haine et la violence. Sinon, comment peut-on demander à des jeunes opposants se préparant à manifester pacifiquement dans les rues de Conakry s’ils sontt « prêts à mourir » ? Les jeunes qui se préparent à prendre la relève doivent s’habituer à la réflexion sur leur avenir, au combat démocratique pour une meilleure gouvernance et s’éloigner de toutes opérations de casse dans les rues. Un programme de formation politique et de sensibilisation devra être mis en place pour ceux et celles qui le souhaitent. L’autre danger qui pointe le nez dans le pays voisin qu’est le Mali est le « narco - djihadisme » qui travestit l’Islam pour des fins nihilistes, mercantiles et cupides. Nous devons préserver notre jeunesse contre ces travers. 

C’est pour cela que nous sommes scandalisés de voir les jeunes des années de braise de 2002 à 2009, qui ont consenti d’énormes sacrifices, allant jusqu’à la perte de la vie pour des centaines d’entre eux et elles, se trouver aujourd’hui en situation de « diplômés sans emplois ». Mais il faut savoir aussi que tout programme de soutien de la jeunesse guinéenne doit tenir compte des carences accumulées au cours du demi-siècle d’indépendance de notre pays. Celui qui avait 18 ans en 1958 comme l’auteur de ce document ne reconnaît plus ses semblables de même âge en 2012. Alors que dans les pays voisins les jeunes ont connu un progrès sensible en matière d’éducation, d’accumulation de savoir, de maîtrise des nouvelles technologies de l’information (Internet et branches affiliées), en formation professionnelle et en connaissance de la langue officielle, les nôtres s’illustrent par un à-peu-près dans tout. Voici trois exemples vécues personnellement pour illustrer cet état de fait. Premier exemple : un jour, je vois le gardien de ma concession se promener auprès d’une plante médicinale sauvage qui a poussé dans ma cour. Je lui demande de couper quelques feuilles pour me les remettre. Le jeune s’agite, touche les feuilles, mais n’en coupe aucune. Intrigué par son inaction, je suis allé le voir  près de la plante pour m’entretenir avec lui. Il s’est avéré que ce gardien qui était allé jusqu’en terminale au lycée ne connaissait pas le mot « feuille » en langue française. Pour justifier son bas-niveau, il m’a dit qu’il s’était plutôt intéressé au football. N’ayant pu percer au football, il est aujourd’hui réduit à exercer le difficile métier de veilleur de nuit. Deuxième exemple : le même jour où j’ai vécu cette expérience, j’ai suivi le soir un débat sur la RTG relatif à la grève des étudiants de Dubréka et à celle, concomitante, des étudiants de cinquième année en faculté de médecine à Conakry. J’étais ahuri d’entendre au cours de ce débat, un étudiant en cinquième année de médecine dire qu’il aurait des collègues d’études de même niveau qui sauraient à peine écrire leurs noms ! Si ceux-ci ont pu gravir tous les échelons depuis le primaire, le secondaire, jusqu’en cinquième année de médecine, il est prévisible qu’ils obtiendront par les même méthodes leur diplôme de Docteur en Médecine. Comment peut-on confier la santé de la population à des tricheurs endurcis de ce genre, même s’il s’agissait d’une infime minorité de médecins guinéens ? Le troisième exemple concerne une interview que j’ai accordée à deux jeunes journalistes au moment où j’étais ministre de la transition. Lorsque j’ai reçu le journal où était imprimé le texte de cette interview, je n’ai rien pu lire de compréhensible dans le texte imprimé sur une demi - page du journal. Il arrive à de nombreux cadres de bien parler notre langue officielle, le français. Mais ils ne peuvent pas rédiger correctement un rapport. On constate le même fait également au niveau de certains avocats, lors des débats dans les salles d’audience des cours et tribunaux. Certains  ne maîtrisent pas du tout la langue dans laquelle ils s’expriment pour défendre leurs mandants. Or un avocat s’illustre d’abord et surtout par sa rhétorique, sa capacité à convaincre, sa verve et son éloquence, donc à travers sa maîtrise de la langue parlée.

Nous venons de le voir, le système éducatif et la formation professionnelle sont les premiers secteurs sur lesquels le gouvernement du Président de la République, le Prof. Alpha CONDE doit mettre l’accent avant toute autre chose. Il va sans dire que l’Etat n’a pas pour fonction de trouver du travail pour la jeunesse, en dehors du recrutement programmé de jeunes fonctionnaires. Mais il doit créer les conditions économiques, juridiques (Code des investissements, code minier, etc.),  de sécurité et de stabilité politique (crédibilité et évaluation du risque-pays), pour attirer les investisseurs nationaux et étrangers (IDE=Investissements directs étrangers). Ce sont ces investisseurs qui créeront des emplois pour la jeunesse et les autres citoyens. Si nous ne possédons pas l’expertise locale dont ceux-ci ont besoin, ils seront obligés d’aller les chercher dans les pays voisins. Avec un bas niveau de formation scolaire, universitaire et professionnelle, on peut être facilement commerçant et agriculteur. Par contre, tous les métiers modernes (industries et services) exigent un savoir, un savoir-faire et un savoir-être consolidés, au même titre que les experts étrangers qui viennent travailler chez nous en Guinée. Mais il faudra aussi que ceux et celles qui possèdent cette expertise soient soutenus par notre gouvernement, ce qui est loin d’être le cas actuellement. L’expertise nationale confirmée est plus encline à créer des emplois pour les jeunes guinéens que les multinationales étrangères. Des mesures de soutien devront être prises par le gouvernement pour soutenir ceux des jeunes qui veulent s’engager dans l’entrepreneuriat (secteur privé) au niveau de l’accès aux crédits, de l’obtention de cautions bancaires et de la fiscalité.

Pour prendre les problèmes d’éducation et de formation professionnelle des jeunes (garçons et filles) à bras le corps, nous faisons la proposition suivante : recenser dans les villages, les districts, les sous-préfectures et les quartiers des communes les jeunes selon les catégories suivantes : jeunes non scolarisés à alphabétiser ; jeunes ayant abandonné l’école au niveau du primaire ; jeunes ayant abandonné l’école au niveau de la dixième année ; jeunes ayant échoué à l’examen du baccalauréat, jeunes ayant obtenu un diplôme universitaire, quel qu’il soit. Toutes ces cinq catégories de jeunes devraient être confiées à une structure paramilitaire, avec un programme spécifique de formation professionnelle pour chaque catégorie, mais un tronc commun, qui doit être la formation militaire en alternance avec la formation professionnelle. Cette structure paramilitaire sera également un creuset pour l’unité nationale. La formation pour les quatre catégories inférieures aurait pour objectif l’ouvrier simple (quatre ans de formation technique, militaire et civique), l’ouvrier qualifié (trois ans de formation technique, militaire et civique), le contremaître (deux ans de formation technique militaire et civique) et l’agent de maîtrise (deux ans de formation technique, militaire et civique) dans les métiers les plus variés. Nous avons déjà dressé une liste de plus de 200 métiers possibles. Ceux et celles qui ont obtenu des diplômes universitaires devront apprendre en une année la discipline militaire, le commandement et la maîtrise des armes de guerre. Après ces formations, chaque jeune pourra choisir soit le secteur privé, soit le métier des armes. N’oublions pas que la plupart des experts et les touristes européens, américains, canadiens et asiatiques qui viennent chez nous sont très souvent des officiers de réserve dans leurs pays respectifs. Sachons aussi que notre pays n’est pas à l’abri de conflits tels que celui que vit actuellement la République du Mali. Les soldats français qui sont venus combattre les terroristes sont eux - aussi des jeunes gens qui auraient aimé découvrir le Mali dans des conditions plus agréables. La formation militaire de tous nos jeunes est donc une exigence des temps modernes et le prix de notre dignité. C’est cela aussi l’un des aspects de la mondialisation.

En attendant la mise en place de ces structures, nous devrions chercher, dans l’immédiat, à fournir aux jeunes toutes les possibilités d’expression en matière sportive (pas seulement le football), culturelle et artistique (quinzaines artistiques, troupes préfectorales de théâtre, chœurs, orchestres, etc.), organisation de festivals des arts et du cinéma. Toutes ces activités pourraient être organisées au cours des festivités de l’indépendance dans les différents chefs-lieux de Régions administratives comme N’Zérékoré (2013), Labé (2014) et Kankan (2015). Les autres préfectures pourraient prendre la suite par ordre alphabétique pour ne frustrer aucune localité, ni aucune région.

Nous revenons aussi sur l’idée de la création de  parlements des jeunes dans chaque préfecture et chacune des cinq communes de Conakry déjà formulée plus haut. Ces parlements qui existent déjà au niveau des enfants à Conakry devraient permettre aux jeunes de réfléchir sur leurs problèmes et proposer au gouvernement des solutions conformes à leurs points de vue et à leur sensibilité d’adultes et de responsables de demain.

Remarquons enfin que les solutions préconisées ici peuvent valoir pour la plupart des pays d’Afrique. Car, curieusement et malgré la division des pays indépendants des années 1960 en « Pays révolutionnaires du Groupe de Casablanca » et « Pays modérés du Groupe de Monrovia », les peuples de ces pays vivent aujourd’hui le même niveau de pauvreté, et les jeunes sont soumis à la même amère expérience du chômage et du manque de perspective d’avenir. Les raisons sont peut-être différentes, mais les effets des différentes gouvernances sont identiques.

Conakry, le 02 Février 2013  

El Hadj Mohamed Mansour KABA