L'ex Syliphone, Stern Music, RFI et Syllart Productions se sont récemment associées pour sortir le 13 février dernier, un remarquable double album CD de l'immortel chantre africain, Sory Kandia Kouyaté. L'extraordinaire mécène sénégalais Ibrahima Sylla, PDG de Syllart Productions, de son lit de malade, a fait appel à Justin Morel Junior, pour revisiter la biographie du grand artiste guinéen. GCI vous offre en exclusivité, le texte intégral de ce coffret musical de 36 titres traditionnels et modernes, qui résument bien, sous la plume de JMJ, l'immense talent de celui qui fut, avant la lettre, "la Voix de l'Afrique" et que les éditeurs, pour la circonstance, ont baptisé "La Voix de la Révolution"... «DE L'EPOPEE MANDINGUE AUX SOLEILS DES INDEPENDANCES ». Ceux qui ne l’ont jamais rencontré ou vraiment connu de son vivant, sont encore plus prolixes pour décrire la somptuosité de la voix ... 

«DE L'EPOPEE MANDINGUE AUX SOLEILS DES INDEPENCES » 

Ceux qui ne l’ont jamais rencontré ou vraiment connu de son vivant, sont encore plus prolixes pour décrire la somptuosité de la voix de ce phénomène artistique, la majesté de ses gestes, la sublimité de son vocabulaire, constamment enrichi par la tradition. La voix de Sory Kandia Kouyaté - car il s’agit bien de lui- est fidèle aux canons de la musique africaine : langage et rythme, fonctionnalité et historicité. Parlant de Sory Kandia Kouyaté, l’ethnomusicologue Henri Lecomte écrit : « Celui-ci, a été une des voix les plus aimées de l’ouest africain … Sa mort, le 25 décembre 1977, a été douloureusement ressentie dans toute l’Afrique de l’ouest. Comme nombre de musiciens de la région, il s’est aussi bien exprimé dans un contexte très traditionnel, accompagné par son propre ngoni, le bala de Djéli Sory Kouyaté et la kora de Sidikiba Diabaté, que dans un contexte moderne avec les claviers et le saxophone de Kèlètigui Traoré ». De lui, un confrère écrivait, incognito, en 1964: ‘’musicien sensible et fin, Kouyaté Sory Kandia n’égraine sur sa guitare que les notes veloutées de l’amour, l’amour du bien et de la vie, et sa puissante voix ne s’élève jamais que pour chanter les vertus traditionnelles de la société africaine dont il sait les moindres lesprincipes sur le bout de ses doigts.’’ 

Ibrahim Sory dit ‘’Kandia’’ appartient à la grande famille des Kouyaté. Un descendant direct de Balla Fassèkè Kouyaté, (une altération linguistique de l’expression « Bala fo sèkè » qui signifie « joue maintenant le bala, Epervier ! », l’épervier étant le nom totémique des Kouyaté), illustre ‘’dyéli’’ de Soundiata KEITA, ‘’Le roi miraculé’’, le grand fondateur de l’Empire du Mali en Afrique de l’Ouest. 

Kandia vint au monde en 1933, dans le petit village de Manta, actuelle sous préfecture de Bodié (ville de Dalaba), à plus de 400 km de Conakry, la capitale guinéenne. Il n’a pas deux ans, quand sa mère décède. Cette mort le marquera à vie. Il composera plus tard pour elle, ‘’N’nah’’ en langue malinké ‘’ma mère’’, l’une de ses plus belles chansons. 

En 1939, alors qu’il n’a que six ans, Kandia sait déjà caresser et pincer avec amour le ‘’koni’’, son ‘’instrument-jouet’’, offert par papa, et que ses petites mains couvrent à peine. Son père Djéli Mady Kouyaté, en maître pétri de savoir, l’initie très tôt à l’histoire africaine. Dès l’âge de 7 ans, il lui enseigne la vaste généalogie des immortels du Manding. Musique et tradition orale s’interpénètrent dans sa pédagogie. Maître du verbe et fin joueur de koni, par mnémotechnique, il lui apprend à jouer de cette guitare tétracorde traditionnelle, son instrument de prédilection. Djéli Mady veut voir son enfant le faire ‘’parler’’ selon les canons propres à sa culture. Les gestes épiques du Mandé lui sont inculquées: Soundiata, Douga, Boloba, Malissadio, Fama Denkè, Djankè Wali, Touraman, etc. 

Pétri de traditions mandingues, de 1947 à 1949, Kandia rejoint la cour royale de Mamou, où son étincelante voix ravit l’Almamy et son aréopage de théocrates. Il impressionne aussi tous les courtisans et autres visiteurs. Sa renommée grandit ainsi et franchit les hauteurs du Foutah Djalon, pour s’étendre vertigineusement à de nombreuses contrées. Une divine invitation lui est faite de Conakry par un ami, qui souhaite lui faire découvrir la capitale guinéenne, et le faire connaitre aussi aux « fins mélomanes du coin ». 

L’Almamy de Mamou, affable à son endroit, comme un père aimant, lui accorde volontiers une semaine de ‘’liberté’’. Son succès dans la capitale est si immense, que le séjour se prolonge tout naturellement. Dans la fièvre de Conakry, Kandia se fait des amitiés dans tous les milieux, des artistes aux hommes politiques du parti RDA (Rassemblement Démocratique Africain). C’est pendant ce séjour qu’il s’achète ce qu’on appelle alors, ‘’la guitare des blancs’’, une guitare acoustique espagnole. 

Un jour à Conakry, en spectacle, son micro lâche. Kandia dépose soudain le micro et chante à gorge déployée, de la manière la plus naturelle. Stupéfaction générale! Kandia brave le micro et sa voix dans son jaillissement naturel enveloppe l’auditoire et l’étonne. Ce coup de maître, l’élève ne l’avait appris de personne ! 

Au cours d’une soirée organisée en 1951, à l’occasion d’une tournée du Président Sékou Touré à Labé, Kandia anime avec virtuosité la cérémonie. M. Sékou Touré est séduit ; il l’invite alors personnellement à le rejoindre à Conakry. La puissance vocale de l’artiste avait eu une telle attirance sur les foules, qu’il est évident que l’homme politique avait flairé l’effet qu’il pouvait avoir pour mobiliser les militants à ses meetings. Kandia avait une grande voix et, comme l’écrit un critique d’art : “Une grande voix, en pays mandingue, c’est un don occulte, souvent entaché de magie; c’est un pouvoir, acquis par l’initiation autant que par l’étude - le pouvoir de manipuler les émotions des gens.

Et ce pouvoir, a un tel impact sur la société mandingue qu’il a fait l’objet d’une stricte codification: ceux qui le détiennent sont des êtres à part, à la fois révérés et proscrits, plus proches des féticheurs que du commun des hommes.” 

En 1952, à dix neuf ans, Kandia est un resplendissant adolescent, un artiste extraordinairement complet. Sa voix de mezzo-soprano et ses gestes de « candy charmant», hypnotisent tous ceux qu’il croise sur les sentiers et chemins de sa précoce consécration. Son succès le surprend lui-même, mais ne lui fait pas pousser d’ergots. Après les succès de Mamou, le triomphe de Conakry et un bref séjour à Manta, Kandia décide de se fixer pour un temps à Labé au cœur du Foutah Djalon. Motivé, le cœur empli d’ambitions nobles, il va y constituer son premier ensemble traditionnel de 12 membres. 

Heureuse coïncidence ou destinée ? Six mois après, l’intellectuel et artiste guinéen, Keita Fodéba fondait les Ballets Africains. Kandia va intégrer cet ensemble sur recommandation expresse de ses amis. Il lui apportera un souffle vivifiant de compositions du terroir, des airs forains, des fêtes villageoises, de sagesses moulées dans la courtoisie paysanne. Il y apporte des œuvres de qualité dont la mixité rurale et urbaine en faisait des pierres rares. Sur sa lancée de prosélyte génial, les villes de Kankan, Siguiri et Dakar, seront pour lui des étapes essentielles vers la consécration internationale. 

En 1956, la France sera la première escale à lui ouvrir les bras et le coeur. Une tournée euphorique dans les provinces, puis Kandia entre en studio et enregistre chez Vogue, son premier microsillon 45 tours, sur lequel il dépose généreusement plusieurs titres dont: Nina, Toubaka, Malissadio et Chants de réjouissance. 

Le Royaume-Uni, la Belgique, l’Allemagne fédérale, Kandia sillonne presque toute l’Europe y compris l’Est. L’URSS, les Etats-Unis et la Chine lui déroulent tour à tour, émerveillés, un tapis de star. Satisfaction totale des publics ! C’est une tournée triomphale ! Mais les succès ne lui montent pas à la tête, car Kandia aime passionnément la Guinée et l’Afrique. Malgré toutes les mirobolantes propositions qui lui sont faites ici et là, à travers le monde, Kandia préfère faire son premier tour d’Afrique de la chanson: Côte d’Ivoire, Gambie, Sénégal, etc. Tous applaudissent l’exceptionnel trouvère et ses frères. 

La même année au Festival de Bamako, les Guinéens enlèvent le trophée. Kandia est de la partie. Voilà sa première consécration continentale ! 1958. Et vint la liberté ! Le 2 octobre l’indépendance de la Guinée est proclamée. La mission du poète, philosophe et historien, va éclater sous « le soleil de l’indépendance ». Il rejoint aussitôt les Ballets Africains nouvelle formule. Ensemble, ils séjournent aux Etats-Unis. Un enthousiasme délirant salue un peu partout cette première sortie des Ballets rénovés et labélisés : « Les Ballets Africains de la République de Guinée ». 

A peine de retour à Conakry, les Ballets Africains repartent avec Kandia pour l’Autriche. Il réalise un duo de rêve en chantant avec altesse en compagnie de la célèbre vedette Paul Robeson. Superbe, Kandia se propulse dans un vibrato final qui rappelle aux Occidentaux les ‘’cantadores espagnoles’’. Ce qui l’amuse, lui qui descend des montagnes de son Fouta Djalon natal. Légitiment fier, Kandia  exulte et ses amis jubilent. Ils vivent ces appréciations comme un hommage à la participation africaine, à travers la République de Guinée. Autre surprise, à Boston, devant un parterre fourni de diplomates, le chantre entonne l’hymne national de la République de Guinée, sur l’air d’Alpha Yaya. Plébiscite général. Son chemin artistique croise la gloire qui va l’étreindre jalousement et continument. 

En 1964, à l’aune de ses extraordinaires performances, Kandia est nommé directeur adjoint du Ballet national Djoliba. Il y travaillera cinq ans. Ouvert et dispos, il va innover, dépoussiérer les pas de danse du groupe, en inventoriant les originalités de chaque ère géoculturelle du pays. Il fait appel à des costumiers, des décorateurs, des rythmiciens, des danseurs et chanteurs qui font merveille. En sa compagnie, ce ballet est auréolé des plus belles palmes artistiques dont, en 1966, la Médaille d’or du Festival International du Folklore, en Sicile. 

En 1969, au Festival Panafricain des Arts et de la Culture en Algérie, le continent s’incline devant la Guinée et lui décerne la coupe d’honneur (argent) de solo. C’est alors le rush impitoyable vers les palmarès et les décorations. Kandia et ses amis parcourent encore l’Afrique: la Tanzanie, la Sierra-Léone, le Libéria, la Côte d’Ivoire, etc. 

Toujours à la recherche de nouvelles sonorités africaines, de nouveaux mélanges audacieux, Kandia se fait accompagner par l’orchestre national Kèlètigui Traoré et ses Tambourinis dans une série d’interprétations et de compositions exceptionnelles. Les titres Conakry, Fouaba, Tinkisso, N’na resteront à jamais des classiques de la musique guinéenne. Le Grand Prix de l’Académie Charles Cros 70, sanctionne l’heureuse initiative par un disque d’or à la dimension de l’artiste. 

Poussé par la passion de la perfection et de la rénovation, Kandia trouve son épanouissement dans les sessions avec les musiciens africains novateurs. L’inénarrable joueur de kora malien, Sidikiba Diabaté, est à ses yeux, une de ces références qui méritent le respect, par la noblesse de son jeu avec les 21 cordes de son instrument magique. Ils vont enregistrer aux Editions Syliphone, en trois volumes 33 tours, « L’épopée Mandingue », l’une des plus belles pages de la musique traditionnelle de l’Afrique occidentale. Le dernier chef d’œuvre du chantre au faîte de son art. Message de fidélité et de vérité historique dédié à la postérité. 

L’Ensemble instrumental et choral de la ‘’Voix de la Révolution’’, créé le 4 janvier 1961, sur initiative personnelle du président Ahmed Sékou Touré, est placé sous sa direction. La mission de l’Ensemble est claire : composer, adapter, orchestrer et interpréter les airs populaires, pour que demeure en mémoire l’histoire de la patrie. L’expérience apparait comme un véritable laboratoire de la musique traditionnelle africaine et Kandia devient la ‘’Voix de l’Afrique’’ avant Miriam Makéba ! 

Aux festivals de Tunis et de Berlin en 1973, Kandia le directeur général de l’Ensemble instrumental et choral de la Voix de la Révolution, qu’il est, irradie les cœurs des spectateurs de bonheur. Partout, des salles combles, qu’il fait exploser de sa voix ample et belle. Il accomplit en 1974 ses obligations religieuses, en se rendant aux Lieux Saints de l’Islam, sur une offre gracieuse du Parti Démocratique de Guinée. 

Devenu El Hadj Sory Kandia, avec ses deux épouses et ses sept enfants, l’artiste fête sa foi en un Dieu unique. Il n’était pourtant pas un fanatique. C’est pourquoi, avec le turban et la djellaba, Kandia a encore chanté à travers le monde ! Le parti au pouvoir, le PDG, le distinguera comme Médaillé d’honneur du travail. 

L’histoire sociopolitique africaine retiendra que Kandia, en aède, fin connaisseur de us et coutumes des différentes populations ouest africaines, savait utiliser à bon escient les ressorts de la tradition, pour atteindre des objectifs de paix et de quiétude. L’auteur Siriman Kouyaté raconte dans son ouvrage « Cousinages à plaisanteries », comment Kandia s’est servi de la pratique du cousinage comme ‘’outil d’apaisement’’: «Sory Kandia Kouyaté sut en faire bon usage en 1975, entre les présidents Sangoulé Lamizana de Haute Volta et Moussa Traoré du Mali dont les deux pays étaient en guerre. El Hadj Sory Kandia fut un des artisans, et pas des moindres, de la réconciliation. Grâce à sa voix et à sa connaissance de l’histoire africaine, il sut dans une version extraordinaire de la geste des braves « Djandjon », inviter les deux chefs à dépasser les querelles intestines et à voir en grand l’avenir d’un continent uni et fort. Kandia n’hésita pas un seul instant, devant Sékou Touré et de nombreux invités, à exhorter les deux présidents à s’embrasser, après avoir narré avec une inoubliable éloquence, la force des liens historiques entre les deux hommes et les deux pays, en minimisant et en ironisant au passage, les contradictions et rivalités présentes » 

Je revois encore Kandia au Main Hall du Théâtre National de Lagos, au Festac 77, retraçant avec une verve inégalée la tumultueuse histoire de l’Afrique. Je le revois, ce musicien au sensible doigté et aux notes profondes qui, de sa voix transperçait innocemment le cœur de ce public cosmopolite. Après Lagos, Kandia et l’Ensemble Instrumental sont au mois de mai 1977 en Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso. Sa dernière sortie continentale. 

Le 25 décembre 1977, revenant d’un spectacle de la ville de Coyah, quelque 50 Km de Conakry, Kandia est terrassé par des douleurs atroces. Le véhicule s’immobilisera dans la brousse. Hélas, les artistes atterrés n’y pourront rien. La vie venait de refermer ses portes sur un destin brillant, un artiste exceptionnel. Kandia s’éteint à 44 ans. Il est élevé, à titre posthume au rang de Commandeur de l’Ordre National. Il disparait laissant derrière lui les sillons d’une vie bien remplie, que la mort ne saurait effacer de la mémoire des mélomanes du monde.

Ce coffret spécial réalisé par Radio France Internationale, Syllart Productions et Sterns Music , est un bel hommage à Sory Kandia Kouyaté, cet artiste qui a su chanter les grandes épopées africaines, afin que de générations en générations, les hommes se souviennent que l’Afrique a bien son Histoire. Pour que ‘’les soleils des indépendances’’ ne s’éteignent jamais, malgré les éblouissements, les égarements des fils de ce continent, qui ne doit plus courber l’échine que pour travailler et, continuer à écrire son Histoire ! 

Justin Morel Junior

jmj@justinmoreljunior.net