Longtemps considéré comme le fils héritier du président sénégalais,Macky Sall a remporté le second tour de la présidentiel.

Le chaos a été évité de peu au Sénégal. Après un premier tour de tous les dangers, dont Abdoulaye Wade avait pourtant prédit qu'il le remporterait haut la main, le président sortant, au pouvoir depuis 2000, n'a eu d'autre choix que de rendre les armes au second tour de la présidentielle. Dimanche soir, "Gorgui" (le Vieux, en wolof) a appelé à 21 h 30 son "apprenti", Macky Sall, pour le "féliciter", ont annoncé les médias publics sénégalais. "Abdoulaye Wade s'est dit qu'il valait mieux sortir par la grande porte, comme Diouf en 2000", explique le chercheur Philippe Hugon (1).

Pour Antoine Glaser (2), c'est le 26 février dernier, jour du vote du premier tour, que tout s'est joué. "Wade a été très meurtri lorsqu'il s'est fait huer alors qu'il s'apprêtait à déposer son bulletin dans l'urne", explique le spécialiste de l'Afrique. Il se pensait encore aimé, notamment dans le monde rural. Il est resté K.-O. debout." Symbole de cette désillusion, le président sortant en aurait oublié sa carte électorale. "Wade était d'autant plus perdu, ajoute Antoine Glaser, que les chefs de l'armée lui ont fait savoir qu'en cas de défaite ils resteraient dans leur caserne."

Mais le Vieux n'a pas toujours fait preuve d'autant de sagesse. Conscient de sa faiblesse, le président tente en juin dernier un coup de force inédit. Il essaie de modifier la Constitution afin de permettre l'élection au premier tour d'un président associé à un vice-président, posté nouvellement créé, avec une majorité nécessaire de 25 % des voix seulement. En d'autres termes, Abdoulaye Wade souhaite installer son fils Karim, déjà ministre plénipotentiaire, au poste de vice-président, afin qu'il lui succède après sa réélection. Devant la révolte populaire, avec pour seul mot d'ordre "Y'en a marre", il n'aura d'autre choix que de reculer.

"Achever le monstre"

À 86 ans, Abdoulaye Wade n'a toutefois pas dit son dernier mot. Le président sortant compte bien briguer un troisième mandat, cela même alors que la Constitution ne le lui permet pas. Or, le Conseil constitutionnel, dont les membres ont été nommés par Wade, valide finalement sa candidature en janvier. D'après l'institution, le changement de Constitution limitant à deux le nombre de mandats d'un président ayant été apporté en 2001, Abdoulaye Wade, élu en 2000 et en 2007, n'a rempli qu'un seul mandat depuis la réforme et peut donc en briguer un second en 2012.

La décision provoque en janvier des émeutes sans précédent dans le pays, sévèrement réprimées. Au moins six manifestants ont été tués, et des dizaines blessés. Pour sa part, l'opposition évoque un autre bilan : 15 morts et 539 blessés. "La candidature de Wade a coûté la vie à de nombreux Sénégalais", rappelle au Point.fr Fadel Barro, coordinateur du mouvement Y'en a marre. "Nous avons achevé le monstre anti-démocratique par les urnes." "Ce (dimanche) soir, un résultat est sorti des urnes, le grand vainqueur reste le peuple sénégalais", a affirmé dans la nuit de dimanche à lundi Macky Sall, selon l'AFP. Le nouveau président a par ailleurs rendu hommage "aux martyrs de la démocratie qui ont perdu la vie pour défendre la Constitution".

Ce plébiscite, le vainqueur le doit au ralliement de l'ensemble des candidats éliminés au premier tour. Réunis au sein du mouvement hétéroclite du 23 juin (M23), les adversaires du président octogénaire, pourtant minés par les conflits personnels, ont, une fois n'est pas coutume, fait bloc derrière Macky au nom du "Tout, sauf Wade". Une situation qui n'est pas sans rappeler la présidentielle de 2000, où tous les candidats s'étaient unis contre la réélection du socialiste Abdou Diouf, au pouvoir depuis près de vingt ans. À l'époque, l'homme du changement n'était autre qu'un certain Abdoulaye Wade...

Guerre de dauphins

"Mathématiquement, avec le report de voix des autres candidats, Macky Sall devrait bénéficier d'au moins 60 % des votes", indique Antoine Glaser. Ces opposants n'ont pourtant pas toujours été aussi opposés au Vieux. Certains d'entre eux, comme Moustapha Niasse ou Idrissa Seck, ont même été ces ministres. Véritable "enfant chéri de Wade", Macky Sall a longtemps été considéré comme son fils héritier. Pendant, 17 ans, le libéral a multiplié les postes au sein de son gouvernement, devenant même Premier ministre de 2004 à 2007. Mais la rupture avec son mentor a lieu en 2007, lorsque Macky Sall cherche à convoquer Karim, fils d'Abdoulaye, à l'Assemblée nationale pour l'opacité de sa gestion de l'ANOCI (Agence nationale de l'Organisation de la conférence islamique).

Pour Antoine Glaser, les lieutenants de Wade "se sont sentis trahis en comprenant que le vrai dauphin de Wade était Karim". "Aux yeux des Sénégalais, Sall a fait preuve d'intégrité en demandant l'ouverture d'une enquête sur les agissements du fils", ajoute le spécialiste de l'Afrique. Âgé de cinquante ans, et indéniablement moins charismatique que le Vieux, Macky Sall, que les Sénégalais surnomment "Niangal Sall" ("Sall le sévère", en wolof), paraît néanmoins comme bien plus modeste, et moins égocentrique que son aîné. Lui aussi libéral, il devrait suivre la même idéologique qu'Abdoulaye Wade, portée sur l'ouverture du pays à la diversification des capitaux étrangers. Il a toutefois annoncé que le social, domaine délaissé par Wade, occuperait une place de choix dans son future programme.

"Il devrait former un gouvernement d'union nationale avec les anciens libéraux et socialistes, qui ont appelé à voter pour lui, sans pourtant apporter de "transformation radicale", estime Philippe Hugon. Mais quel crédit apporter à un ancien pilier du système Wade ? "On constate un écart entre la dynamique née du mouvement populaire de juin 2011 et le jeu des alliances politiques en cours", note ainsi Philippe Hugon. Une analyse que réfute Fadel Barro. "Macky Sall n'est pas le fils de Wade, il représente toutes les forces vives du pays." Et le y'en a marriste de se féliciter de l'irrésistible élan démocratique actuel. "Nous l'avons montré, le changement viendra des Sénégalais.

 Armin AREFI

Source : lepoint.fr

(1) Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), auteur du Géopolitique de l'Afrique (Sedes).

(2) Antoine Glaser, spécialiste de l'Afrique, coauteur de Sarko en Afrique, avec Stephen Smith.