Depuis que des Touareg maliens étaient rentrés de Libye dans les derniers mois du régime de leur protecteur et recruteur, Mouammar Kadhafi, avec des armes comme leurs mouvements n'en avaient jamais possédé auparavant, le pouvoir de Bamako savait qu'une rébellion était inéluctable.

De nombreux officiers touareg ont combattu sous l'uniforme libyen pendant plusieurs décennies, le colonel Kadhafi promettant en échange de leur tailler un Etat indépendant au milieu du Sahara. Lorsque le mouvement anti-Kadhafi a pris les armes en Libye au printemps 2011, les Touareg ont saisi le risque de croire à cette fiction.

Un officier rentré récemment de Libye déclare au Monde que les frappes de l'OTAN sur Benghazi ont convaincu ses hommes (certains y sont morts), de fuir ce combat. "Et puis des Français nous ont contactés en nous disant de rentrer dans nos pays. On a pris le temps de bien s'équiper, et on a traversé le désert pour fuir." De forts contingents (peut-être 2 000 hommes au Mali) ont amassé des armes et, en plusieurs vagues, ont pris le chemin de leur pays respectif afin d'éviter de mourir pour le Guide libyen.

A leur arrivée au Mali, la situation était mûre pour une nouvelle rébellion.

LANCE-ROQUETTES MULTIPLES

En janvier, le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) était lancé et prenait les premières villes dans le Nord du pays. Avantage décisif : la possession, désormais, de Grad, des lance-roquettes multiples montés sur des camions, redoutables pour écraser à distance l'adversaire sous un tapis de feu.

Mais la rébellion ne s'est pas bornée à instaurer un rapport de forces militaires : elle a révélé le pourrissement d'un régime. Au cours des dernières années, le Mali est devenu une autoroute de la cocaïne et une réserve naturelle pour les katiba d'Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), qui y retiennent leurs otages occidentaux et y négocient les rançons en échange de leur libération.

Deux activités qui semblaient mener vers des responsables proches de la présidence malienne, au grand dam du reste de l'armée. Pendant plusieurs années, des émissaires de la présidence malienne ont accompagné des négociateurs sur les pistes du Sahara où les otages sont détenus. Une partie des rançons s'est évaporée en route, enrichissant au passage une poignée de responsables militaires capables au minimum de "fermer les yeux" sur les convois de trafiquants ou sur les déplacements des émirs avec leur katiba. Au moment de se battre contre la rébellion, il n'y avait curieusement plus d'argent, plus de moyens et plus de troupes bien équipées pour se rendre vers le nord du Mali, dont une grande part est désormais sous contrôle rebelle.

PUTSCH PROGRAMMÉ

Un responsable politique malien accuse le pouvoir d'avoir fait "double jeu" en laissant se détériorer la situation pour éviter la tenue de l'élection présidentielle, dont le premier tour devait avoir lieu le 29 avril et qui devait marquer le départ d'"ATT".

Dans ce contexte, deux coups d'Etat ont été tentés au cours des dernières semaines. Plusieurs bonnes sources contactées par Le Monde insistent sur le fait que le putsch de mercredi 21 mars au soir avait été "programmé" depuis quelques jours et que son "exécution" avait été lancée à l'occasion d'un incident mineur.

En quelques heures, les "jeunes gens" (officiers subalternes) sont passés de l'expression de la colère dans leur camp militaire de Kati à la prise de contrôle de la télévision. Dans la nuit, ils étaient à la présidence. Les commanditaires de cette opération ne sont pas encore connus, mais il est impossible d'exclure du schéma certains officiers supérieurs opposés à leurs homologues proches de la présidence.

Jean-Philippe Rémy (Niamey, envoyé spécial)

Source : Lemonde.fr