- Le politologue Jean-Yves Camus revient sur les propos de Claude Guéant au sujet de la valeur des civilisations...

Après les propos très critiqués de Claude Guéant sur les civilisations qui «ne se valent pas», Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite et chercheur associé à l’Iris, apporte son éclairage sur les motivations du ministre de l’Intérieur.

Claude Guéant parle-t-il par conviction ou par stratégie?

Je ne sais pas si c’est une conviction de sa part, mais cela me paraît être une des composantes d’une tactique qu’une partie de la garde rapprochée du président de la République met en place pour capter l’électorat du Front national, en abordant les thèmes qui parlent le plus à cet électorat. De plus, il y en a à l’UMP qui pensent qu’il est temps d’adopter un virage à droite, et que si second quinquennat il y a, il doit être résolument plus à droite.

Pourquoi adopter cette tactique?

Il y a une frange de l’UMP qui est persuadée que les débats entre François Hollande et les ténors de la droite n’ont pas permis de faire la différence. Ils pensent que ce sont les questions régaliennes, et notamment celles concernant l’immigration et la sécurité, qui préoccupent l’électorat tenté par le vote Le Pen. Mais la phrase de Guéant n’intervient pas en dehors de tout contexte: rappelez-vous le discours de Dakar prononcé, là, directement par Nicolas Sarkozy. Quand on dit qu’un continent n’est pas entré dans l’histoire, cela vise aussi les civilisations de ce continent. C’est dire, très clairement, que toutes les civilisations ne se valent pas.

L’UMP pourrait-elle utiliser une autre stratégie pour séduire l’électorat d’extrême droite?

Une autre technique, plus efficace, pourrait être de compter sur le fait que Marine Le Pen ne sera pas au premier tour. Mais c’est une tactique dangereuse, car si elle n’y est pas, la vengeance risque de s’exercer aux législatives, où on ne peut pas empêcher les candidats de se présenter. Ce serait reculer pour mieux sauter.

Est-ce efficace, pour la droite, de «draguer» l’électorat du FN?

Dans les années 90, à chaque fois que la droite a donné ces signaux, ça n’a jamais marché. L’histoire montre que ça ne marche pas. De plus, dans le cas de Sarkozy, la stratégie pèche par un biais précis: il va réutiliser des thèmes qui avaient bien fonctionné pour lui en 2007 parce que les électeurs votaient sur un projet. Or, là, ils vont aussi voter sur un bilan, et Nicolas Sarkozy va être confronté à ce qu’il a vraiment réalisé.

Pourquoi alors poursuivre dans cette stratégie?

Il y a des gens à droite qui n’ont pas compris que cette tactique ne fonctionne pas, ou qui ne veulent pas comprendre. Il y a une sorte d’aveuglement face aux motivations du vote FN: ils pensent que l’électorat est séduit par les thèmes de la sécurité et de l’immigration, alors que la motivation réelle, c’est le rejet des élites et de la classe politique. L’électorat du FN est séduit par un parti qui n’a jamais été au pouvoir. Or, l’UMP incarne le pouvoir. Mais il est toujours difficile d’admettre qu’on est une partie du problème…

En adoptant des thèmes de droite «dure», l’UMP ne risque-t-elle pas de perdre des électeurs centristes?

Si: il va être compliqué pour Nicolas Sarkozy de concilier la droitisation de son discours avec la nécessité absolue de capter l’électorat centriste. En droitisant sa campagne, il pourrait permettre à François Bayrou de ratisser plus large.

Propos recueillis par Nicolas Bégasse
 
Source : 20minutes