Thierno Monenenbo, quand l'intellectuel est rattrapé par sa nature profonde

Thierno Monenembo déclare qu’il n’est membre d’aucun parti (sous-entendu l’UFDG) mais qu’il combat la dictature d’Alpha Condé.

Voici un écrivain, sensé porter un certain nombre de valeurs et être capable d’avoir du recul vis-à-vis de la situation politique de son pays qui, une fois encore, perd une occasion de se taire.

Qu’il estime qu’Alpha Condé est un dictateur relève de sa pleine liberté et responsabilité. L’échelle sur laquelle on mesure le caractère démocratique ou non d’un régime nous est strictement personnelle. Monènembo est donc libre de considérer que le Président guinéen est à placer dans le même panier que les Bokassa, Khadirov, Saddam Hussein, Kim Jung Il, Hitler, etc….. Il en est libre à condition qu’il soit cohérent avec sa propre éthique. A ce titre, il doit pouvoir dénoncer avec la même véhémence et la même conviction toutes les atteintes aux droits de l’homme, quel qu’en soit l’auteur.

Il est en effet inconcevable que celui qui combat la dictature s’accommode des crimes économiques et, de manière générale, de tout ce qui porte atteinte aux droits des peuples.
Il se trouve que le seul responsable politique qu’il a décidé de fréquenter est Cellou Dalein Diallo. Il assiste à ses réunions et meetings, il semble nourrir à son égard une certaine amitié et partager des intérêts communs et il n’a jamais émis la moindre critique à son égard. Cellou est donc immaculé d’innocence alors qu’Alpha est le mal personnifié.

Celui qui échappe aux critiques de Monsieur Monenembo et à son indignation sélective est l’un des principaux responsables des crimes économiques qui ont mis notre pays plus bas que terre. Ce grand intellectuel qu’est Monenembo n’a pas pu passer à côté des nombreux rapports qui incriminent tous ceux qui ont géré la Guinée avant l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir. Parmi ceux-ci, le dernier de Human Right Watch, daté de mai 2011 et intitulé « Nous avons vécu dans l’obscurité ».

Le rapport revient sur les dernières violations des droits de l’homme en Guinée et consacre une grande partie aux crimes économiques qui, selon HRW, ne doivent pas rester impunis.

En voici quelques extraits :

« VII. L’impunité pour les crimes économiques 

(…..) Pendant des décennies, l’accès des Guinéens aux soins de santé élémentaires, à l’éducation et à d’autres droits économiques a été entravé par la corruption endémique et la mauvaise gestion flagrante des recettes provenant des vastes ressources naturelles du pays. Qu’il s’agisse d’actes de corruption mineure et de demandes de pots-de vin auxquels se livrent des fonctionnaires de première ligne, ou d’extorsion, de détournement de fonds et de négociations de contrats illicites qui se trament dans l’ombre, les auteurs de crimes économiques font rarement l’objet d’enquêtes et sont encore plus rarement tenus de rendre des comptes. (………)

La Guinée abrite l’une des plus grandes réserves de bauxite—la matière première utilisée pour fabriquer l’aluminium—au monde, ainsi que des gisements de minerais de fer, de diamants et d’or valant des milliards de dollars.

En septembre 2010, une entreprise d’exploration pétrolière a laissé entendre que sa concession en Guinée pourrait contenir quelque 2,3 milliards de barils de ressources pétrolières potentielles. En dépit de ces richesses en ressources et de sa population relativement réduite, la Guinée est l’un des pays les plus pauvres du monde, figurant à la 156° position sur les 169 pays repris dans l’Indice de développement humain des Nations Unies. Les Guinéens vivent dans un pays qui présente quelques-uns des pires indicateurs de qualité de vie au monde : le taux d’alphabétisation adulte n’est que de 29,5 pour cent, 170 tandis que près d’un enfant sur 10 meurt avant un an.

Ces niveaux de pauvreté impressionnants et les infrastructures lamentables de la Guinée, dans un état de déliquescence presque totale, semblent indiquer que les richesses découlant des ressources du pays ont en grande partie été dilapidées par une élite politique corrompue. Selon Transparency International, la Guinée est l’un des pays les plus corrompus au monde et le septième pays le plus corrompu de l’Afrique sub-saharienne.

Des responsables du Ministère des Finances, des diplomates étrangers, des hommes d’affaires et des citoyens guinéens ordinaires qui se sont entretenus avec Human Rights Watch ont décrit des niveaux de corruption extrêmement élevés tant au sein du secteur public que du secteur privé. Des Guinéens et des Guinéennes ont confié qu’ils devaient soudoyer les fonctionnaires pour obtenir des certificats de naissance, des titres de propriété, des permis de conduire et des permis de bâtir. Ils doivent également payer s’ils veulent obtenir une place pour leurs enfants à l’école publique, être soignés dans un dispensaire public, obtenir un emploi ou déposer plainte à la police.

Des employés du Ministère des Finances et des responsables gouvernementaux de haut niveau ont expliqué que de hauts fonctionnaires du gouvernement, dont des ministres, détournaient d’importantes sommes d’argent, donnant parfois l’ordre aux payeurs de déposer directement l’argent sur leurs comptes bancaires personnels. Ils ont fait part d’incidents qui, à leurs yeux, prouvaient la falsification de reçus, l’existence de travailleurs fantômes dans les registres du personnel de l’administration publique, et l’incapacité générale des responsables des ministères à respecter les réglementations en matière de marchés publics. Des responsables des Ministères des Finances et des Audits se sont plaints du fait que de nombreux contrats étaient décidés sans faire l’objet d’aucune étude ni de l’approbation du directeur des marchés publics, mais étaient au contraire « passés en violation flagrante des codes et en fonction des amitiés, de l’ethnicité et de l’opportunisme politique ». (……)

D’autre part, d’énormes contrats relatifs aux ressources naturelles sont souvent négociés et signés sans se conformer dûment à la procédure établie, qui comprend le contrôle du Ministère des Finances et la ratification de l’Assemblée nationale. (……..)

L’absence totale de contrôle financier constaté aujourd’hui en Guinée s’est instaurée en l’espace de plusieurs décennies. Comme l’a fait remarquer un haut fonctionnaire qui travaille au sein du Ministère du Contrôle économique, « Au cours des dernières années de l’époque Conté, la corruption s’est installée à un point tel qu’on aurait dit que l’État pourrissait de l’intérieur. Tout le monde était impliqué—les membres du gouvernement, la famille du président, les militaires. C’était trop ; nous ne pouvions rien y faire. » (……..)

Les vastes ressources naturelles de la Guinée ne peuvent continuer à être pillées ; elles doivent au contraire servir à répondre aux besoins extrêmement pressants de la population guinéenne. Comme l’a fait remarquer, en juin 2010, un chauffeur de taxi dont le plus jeune frère avait été tué lors des manifestations de 2007 à Conakry :

Pendant 52 longues années, le peuple de Guinée a réellement souffert des effets de l’impunité et de la corruption. Nous avons vécu dans l’obscurité—sans électricité, sans eau, sans perspectives pour nos enfants. Les gens au pouvoir ont ruiné nos vies, génération après génération. Les familles qui ont perdu leurs fils et leurs filles à l’époque de Sékou Touré, puis en 2007, et de nouveau en 2009, n’ont pas encore fini de pleurer. Ceux qui nous ont fait ça, qui ont fait ça à notre pays, doivent savoir qu’ils ne peuvent pas continuer comme avant. »

(fin de l’extrait)

Les partisans de Cellou Dalein Diallo peuvent évoquer tous les concepts possibles de présomption d’innocence et autres lieux communs pour affirmer qu’il n’a jamais encore été prouvé qu’il se soit rendu coupable de crime économique, personne ne le croira jamais. Cet homme qui a vécu toute sa carrière professionnelle dans l’administration guinéenne au plus haut niveau, dont plus de 11 ans au gouvernement, est l’un des principaux responsables et comptables du bilan calamiteux dont hérite la Guinée d’aujourd’hui.

Alors Monsieur Monenembo et tous les autres donneurs de leçons de démocratie, de bonne gouvernance et de droits de l’homme, si c’est effectivement pour ces motifs vous vous en prenez à Alpha Condé, qu’attendez-vous pour en faire de même avec Cellou Dalein Diallo ?

Comment ne pas rapprocher ce nouveau dérapage de Thierno Monenembo de celui dont il s’était rendu coupable en analysant maladroitement la répartition ethnique de postes ministériels de gouvernement Kouyaté pour relever, à tort, que les peuhls étaient sous-représentés ?

Est-ce un hasard que Cellou Dalein Diallo et lui soient de la même région ? Est-ce la condition suffisante pour absoudre ce prédateur de tous les péchés et le rendre fréquentable contrairement à Alpha Condé ? Je continue à croire que Monenembo est capable de s’élever au-dessus de ça. Si une personnalité de son envergure n’y arrive pas, il y a de quoi s’inquiéter pour le débat politique dans notre pays.

Ansoumane Koly

Source : Soleil d'Afrik.org