fort-knox-OrGuinéens, réveillez-vous ! Oui, je dis bien : réveillez-vous ! Sinon, mes frères, mes sœurs, nous risquons de nous voir bientôt impuissants face à l’évidence. Et l’évidence là, c’est que nos richesses minières risquent de nous filer entre les doigts, tout au long des années à venir.

Et cela se fera, non pas parce qu’on nous les aura chipées, mais bien évidemment parce que nous aurons été incompétents, et donc incapables de prendre part à leur exploitation et à leur gestion. La cause est très simple : la Guinée compte aujourd’hui, dans sa population juvénile en particulier, des centaines de milliers de chômeurs et autant de chercheurs d’emploi, mais ces Guinéens en quête d’emploi sont-ils dans les aptitudes professionnelles exigées pour les milliers de postes à pourvoir ? Ces frères et sœurs qui se lamentent à longueur de journée ont-ils effectivement le profil exigé pour les immenses opportunités d’embauche qui s’ouvrent déjà dans notre pays ? Et d’ailleurs, avons-nous maintenant et en cet instant précis, les effectifs requis pour couvrir les besoins de tous les mégaprojets qui démarrent ?

On se rappelle que le 9 septembre 2011, l’organe législatif suprême de notre pays, le Conseil National de la Transition, a adopté le nouveau code minier guinéen. Ce nouvel outil de travail, véritable boussole du marché minier guinéen, vient ainsi d’être promulgué et rendu opérationnel suite à un décret du Président de la République. Ceci est un évènement qui, incontestablement, voit s’ouvrir une nouvelle ère pour ce pays. Ce nouveau code prévoit de grandes opportunités de production de richesses pour la Guinée et les Guinéens, mais en même temps – et c’est la facette écaillée de la médaille ‒, il impose de nouvelles exigences. Des exigences imprescriptibles liées à la gestion du processus de production et de gestion. Ce processus comporte la construction des voies d’accès aux éventuels sites miniers, la construction des infrastructures portuaires et de transport du matériel, du personnel et du minerai, la construction des cités minières, l’installation des ouvrages techniques d’exploitation des mines, sans oublier le montage et la maintenance des éventuelles usines de transformation du minerai.

Toutes choses qui, comme chacun pourra bien l’imaginer, exigent un personnel non seulement en quantité suffisante mais aussi et surtout, en qualité requise. C’est à dire, du personnel doté de compétences de standard international. Et c’est justement à ce niveau de la compétitivité professionnelle que se situe, à ce jour, toutes les préoccupations des nouvelles autorités guinéennes. Car, si l’école guinéenne peut se glorifier d’avoir combattu et réduit à un niveau appréciable l’analphabétisme grégaire, il reste évident que la majorité des étudiants sortant de nos institutions de formation, tant professionnelle qu’universitaire, sont loin de répondre au profil de standard international d’emploi.

Pour simple exemple, les statistiques actualisées révèlent que chaque année depuis 2005, on compte 300.000 jeunes Guinéens qui abandonnent les études scolaires entre le primaire et le collège. Soit 20% à l’examen d’entrée en 7e année, 10% face aux épreuves du brevet et le reste entre la 10e année et la terminale. Cette masse de jeunes n’a, évidemment, aucune compétence, ni scientifique ni technique, requise pour s’insérer dans les structures modernes de production.

En plus, chaque année, environ 80.000 élèves échouent aux examens du baccalauréat. Ils auront, dans le meilleur des cas, réussi tout simplement à baragouiner quelques phrases décousues en langue française, mais ils n’auront engrangé aucune compétence professionnelle pour la vie active. Ces deux grandes troupes de « lettrés » forment aujourd’hui la majorité des jeunes chômeurs qui engorgent nos centres urbains. Ils représentent un poids social pour les familles et toute la société, mais ils sont surtout un vivier de violence et d’anarchisme dont se servent, à l’occasion, toutes les revendications destructrices de biens et de valeurs.

Le rôle impératif de l’Etat est de mettre en place des mécanismes adéquats pour récupérer cette jeunesse en perdition, en vue de l’insérer dans des circuits de formation susceptible de leur procurer des capacités de production. Eux auront certainement gagné à travers ces occupations lucratives, mais la société aura également gagné en éradiquant d’éventuels facteurs de crise et de violence.

Cependant, le hic est que, comme ils ont fréquenté l’école durant quelques années, ils ne se conçoivent plus dans les rôles traditionnellement exécutés par des ouvriers souvent analphabètes. Ils rêvent ingénument de profession à col blanc. Ceci est donc un problème tout entier, on en conviendra. Toutefois, il est loin d’être le plus rugueux à ce jour. Voyons !

Depuis 2008, le ministère en charge de la Formation professionnelle a engagé une étude pour évaluer les besoins imminents en main d’œuvre du secteur minier national. Ces travaux, financés grâce à l’appui de l’Agence française de développement et des partenaires miniers, ont révélé que dans les 6 années à venir (2012-2017), la Guinée aura impérativement besoin de 52.000 travailleurs qualifiés pour des emplois directs. Mais avec les nouvelles donnes de la ruée vers notre pays, suite à l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, ce chiffre est vite revu en hypothèse haute pour 100.000 postes à pourvoir, lorsqu’on sait que 14 grands projets miniers sont déjà ouverts ou en phase d’ouverture sur l’ensemble du territoire national. En prenant pour base que chaque emploi direct génère, au bas mot, 7 emplois indirects, la Guinée se retrouve dans l’urgence de pourvoir 700.000 offres d’emploi !

Je précise que sur les 14 projets en activité ou en gestation avancée, la seule zone de la Guinée-Nord, la zone bauxitique, comptera au minimum deux raffineries (GAC et ALCAN) dans la zone Boké-Sangarédi, avec à la clé 12.000 emplois qualifiés directs !

La « zone 2 » ou zone aurifère (Haute-Guinée) pourra en compter autant, et encore plus dans la « zone 3 » ou zone fer (Guinée Forestière) avec les projets de Rio Tinto, Valey, BSGR, Belzone et Nimba. On remarquera certainement que ceci est une opportunité de rêve en cette période de crise internationale où l’emploi est menacé dans tous les pays, y compris les plus grands de la planète. Aujourd’hui, de l’Europe aux Amériques en passant par l’Asie, tous les gouvernements se creusent la cervelle pour trouver des formules magiques de création d’emploi. La Guinée est ainsi l’un des rares pays au monde à bénéficier de cette position enviable de nos jours. D’où l’impératif de la formation professionnelle !

Si les Guinéens ne s’y mettent pas de toute urgence, si les Guinéens continuent cette politique aberrante de formation d’universitaires-chômeurs, bref, si les jeunes Guinéens ne se montrent pas réalistes et pragmatiques pour s’orienter très rapidement et en masse vers la formation pratique, la formation professionnelle, il est bien clair que dans les toutes prochaines années, ce seront des colonies d’ouvriers qualifiés des pays étrangers voisins qui viendront profiter de la chance qui s’ouvre aujourd’hui à notre pays. Et cela serait grand dommage puisque nous n’aurions aucune raison logique de ne pas leur offrir ces emplois spécialisés !

C’est justement face à cette perspective inquiétante que le gouvernement de la 3e République, à travers le ministère de la Formation professionnelle et de l’Emploi, propose de déclarer la décennie 2012-2020 : « Décennie de la formation professionnelle et de l’emploi en Guinée ».

C’est une exigence de l’heure ! La Guinée, pour rattraper son retard, se doit de parvenir à la formation professionnelle de 8.500 ouvriers qualifiés par an, durant les 6 prochaines années (2012-2017). Il faudra également prévoir la formation de techniciens supérieurs pour occuper les postes d’opérateurs et d'agents de maintenance dans les usines qui commenceront bientôt à ouvrir leurs portes. N'oublions pas que la construction d’une raffinerie ne dure que 3 ans seulement !

Nul doute qu’en déclarant la "Décennie de la formation professionnelle et de l’emploi", le gouvernement aura envoyé un signal fort et un message clair aux parents d’élèves, aux élèves, aux formateurs ainsi qu’aux partenaires techniques et financiers quant à son choix de politique nationale d’emploi des jeunes.

Ce message doit être porté par une vaste campagne de sensibilisation. Car, si les Guinéens n’épousent pas les impératifs de cette nouvelle donne, si les Guinéens n’acceptent pas de se former aux métiers industriels et appendices, bref, si les Guinéens tournent le dos à la formation professionnelle, il est évident que nos jeunes seront omis par ces recrutements imminents.

Or, les premiers signaux démontrent que l’appel du gouvernement ne semble pas être bien compris par la majorité de nos compatriotes. Pour preuve, cette année, sur un chiffre de 2000 places que le ministère de l’Enseignement technique, de la Formation professionnelle et de l’Emploi a offertes comme opportunité aux jeunes bacheliers de 2011 dans nos différents centres de formation professionnelle, seulement 57 ‒ je dis bien cinquante-sept ‒ candidatures ont été enregistrées. C’est une situation d’inquiétude qui doit interpeller chacun de nous : parents d’élèves, élèves, enseignants, encadreurs et autorités à tous les niveaux.

Nous répétons et nous insistons : il faut lancer, en toute urgence, une large campagne de sensibilisation afin de porter le message dans toutes les couches de la société guinéenne, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Nous devrions aller à l’offensive puisque la situation que nous vivons aujourd’hui est très loin d’un simple fait du hasard. Nous aurions pu l’éviter depuis 2008, si la mal gouvernance, encore une fois, ne nous avait pas piqués là où cela fait le plus mal.

En effet, dans la lettre N° 213/MEFP/CAB/DNDIP/J8/08 du ministère de l’Economie et des Finances, nous avons eu à lire, avec beaucoup d’ahurissement que « dans le cadre de la mise en œuvre de la politique sectorielle de l’Education et du Plan stratégique de développement de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle adopté en 2003, le gouvernement guinéen a initié, en partenariat avec la Banque islamique de développement (BID), un projet de construction et d’équipement de 8 (huit) Ecoles régionales des arts et métiers (ERAM). » Soit un centre de formation professionnelle dans chacune des 7 capitales régionales et la zone spéciale de Conakry. 

Les études de faisabilité de ce projet de construction et d’équipement des 8 écoles avaient été confiées à un bureau d’études, le cabinet SONED Afrique. A la demande du gouvernement guinéen, la BID a marqué son accord pour le financement partiel de ce projet, et la Guinée a inscrit 20 millions de dollars dans son programme de coopération 2007-2010. La Guinée devait ainsi payer 10 %, au titre des fonds de contrepartie. C’était sans compter avec la mal gouvernance et ses aléas : jusqu’au jour d’aujourd’hui, la Guinée, mon pays, n’a pas encore décidé de payer les 20.000.000 de dollars. Et la construction et l’équipement des 8 écoles restent désespérément bloqués. Allez savoir par qui et pourquoi !

Par ailleurs, la BID ayant refroidi sa participation à ce projet, peut-être par lassitude ou par dépit, le Fonds saoudien a donné son accord, au mois de juillet dernier, pour financer les 8 écoles régionales. Une délégation guinéenne devait se rendre à cet effet en Arabie Saoudite avant le pèlerinage 2011, pour finaliser les signatures et déclencher le processus. Mais là encore, manque de pot : jusqu’au jour d’aujourd’hui, le ministère des Finances n’a pas encore désigné les cadres devant le représenter dans cette mission. Ce département semble se faire d’ailleurs un malin plaisir de geler le voyage, au moment où le pays en a cruellement besoin pour négocier la construction et l’équipement des 8 écoles. Là, encore, allez savoir pourquoi ! 

Ainsi vu, le paradoxe guinéen nous empêche d’évoluer. Le mal guinéen réside à la fois dans l’incompétence et la myopie des cadres qui n’ont jamais eu une vision systémique dans la gestion des grands dossiers de l’Etat. Une vision étroite, guidée par le sectarisme, qui les a toujours empêché de voir grand.

Et c’est certainement le même paradoxe qui a fait qu’au même moment où notre pays renégociait les conventions minières, le même Etat réduisait systématiquement le budget du ministère en charge de la formation professionnelle. Le tableau statistique ci-dessous est un témoignage ahurissant :

2009 : Budget total de Secteur de l’Education : 677 677 955 000 FG, soit

· Enseignement Supérieur : 30 % (210.011. 915. 000 FG)

· Enseignement pré universitaire : 65, 37 % (443 007 410 000 FG)

· Enseignement Technique : 3, 64 % (24 658 630 000 FG)

Cette dégringolade du budget de la formation professionnelle n’est d’ailleurs qu’un reflet du peu d’importance que l’Etat aura accordé à ce secteur stratégique de la préparation des ressources humaines face au défi de l’avenir immédiat de la nation. Le tableau ci-dessous est nettement illustratif de cet état de fait :

Pourcentage du budget du secteur éducation : 1999 11 %, 2002 8%, 2006 6.2%, 2008 5,4 %, 2009 3,64%, 2010 2,53 %.

Cette situation absurde pourrait relever de deux choses :

1. Soit l’Etat a décidé de procéder, de manière volontaire ou non, à une extinction progressive du système de formation professionnelle, au mépris de tout ce qui est en jeu à l’échelle nationale. Ce qui serait d’une absurdité si sadique qu’elle paraît tout à fait peu probable !

2. Ou alors, l’incompétence des cadres à scruter l’horizon et voir le tsunami qui se prépare dans le domaine de l’emploi des Guinéens dans le processus d’exploitation des ressources minières du pays aura pesé. Ce qui suppose qu’il faille donc revoir le système d’encadrement, et au plus pressé ! 

En conclusion, nous noterons que le ministère de l’Enseignement technique a bien prévu le développement de la formation professionnelle en prévision des mégaprojets, dans son plan de développement stratégique, depuis 2003. Mais la mal gouvernance aura été un facteur d’inertie, et continue encore à l’être.

Or, la Guinée a impérativement besoin de ces 8 écoles régionales. Et l’occasion est plus que propice maintenant, puisque le Fonds saoudien est prêt à soutenir notre pays. Les fonctionnaires en charge de ce dossier se doivent de ne plus lambiner, au risque pour eux de s’inscrire dans le registre du sabotage du processus de changement enclenché par le gouvernement de la 3e République.

Cette fois, il ne s’agira pas de se voiler la face, tout comme il serait suicidaire de se lover dans le confort improductif des grandes définitions académiques ou des récitations creuses de théories de développement usées. 

Et c’est pour cela, justement, que ce message endosse tous les attributs d’un réquisitoire. Ce message est un « wake up call » qui devra réveiller chaque Guinéen, jeune ou vieux, homme ou femme, intellectuel ou illettré… Ce « wake up call » doit non seulement nous réveiller, mais aussi et surtout, ce coup de tocsin doit nous empêcher de dormir sur nos lauriers, tant l’urgence de l’action est pressante et pesante. Ce message est une alerte impérative pour chaque Guinéen conscient et responsable. C’est un message qui vous intéresse. C’est un véritable cri d’alarme !

Fodé Tass SYLLA