Imaginons un moment l'"avenir stratégique de l'Europe". D'où viendront les menaces, où seront les sources de déstabilisation potentielle, quels seront les terrains d'intervention les plus probables ? Sans être grand clerc, la réponse semble aller de soi : du Proche-Orient et de l'Afrique. Et l'Europe n'y est aucunement préparée. Son indifférence en la matière confine à la désinvolture et à l'irresponsabilité.

Telle est la leçon qu'il faut tirer de l'opération menée en Libye depuis la mi-mars. Dès lors que les Etats-Unis ne sont pas là pour donner de l'échine et des moyens à une action militaire de ce type, les Européens livrés à eux-mêmes donnent le triste spectacle d'un groupe démuni, divisé et désorganisé.

Le 17 mars, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté la résolution 1973 autorisant l'emploi de la force en Libye. Il s'agissait d'assurer la protection des populations civiles menacées par le régime de Mouammar Kadhafi.

Quand on interrogeait alors les responsables occidentaux sur la durée vraisemblable de l'opération, on obtenait invariablement la même réponse : il en allait de quelques semaines avant que ne s'effondre le régime de Tripoli ! Quelques bombardements aériens en quelques points névralgiques suffiraient, et l'opposition libyenne aurait la voie libre pour que le "printemps arabe" se décline aussi en cette vaste contrée.

Les choses se passent différemment. Souffrant d'une intense "fatigue de la guerre" du fait de leur engagement en Irak et en Afghanistan, les Etats-Unis, en année électorale, ont réduit au minimum leur participation à l'opération libyenne.

Difficile de le leur reprocher quand les Européens, qui assurent disposer d'une "politique de défense et de sécurité", prétendent jouer dans la cour des grands et avaient là, dans l'affaire libyenne, l'occasion de le prouver.

Or si l'on en croit les déclarations récentes de plusieurs chefs militaires français, le bilan est accablant. Livrés à eux-mêmes au sein de l'OTAN, sans laquelle l'opération était impensable, les Européens affichent leur immaturité stratégique.

A l'exception de la Grande Bretagne et de la France, ils sont divisés sur les objectifs, ils ne s'entendent pas sur le plan opérationnel, ils manquent d'entraînement, ils n'ont pas les bons équipements.

Plus pathétique encore, et cela vaut cette fois aussi pour les Britanniques et les Français, ils seront bientôt à court de moyens et de munitions, tant leurs budgets de la défense ont été laminés ces dernières années.

L'Europe se retrouve dans la situation d'un nain militaire en ce début de XXIesiècle. C'est grave quand on sait que l'Amérique juge que ses préoccupations stratégiques seront prioritairement à l'avenir dans la zone Pacifique. C'est grave quand, aux portes de l'Union européenne, le monde arabe est en voie de déstabilisation durable.

L'Histoire jugera sévèrement cette manière des Européens de fuir leurs responsabilités militaires.

source : Lemonde.fr