<< Seule la feuille de route de l'Union Africaine peut sortir la Libye de l'Ornière >>

Jean Ping, ancien ministre et vice-ministre du gouvernement gabonais, est président de la commission de l'Union africaine depuis le 1er février 2008. Ces derniers mois, le conflit libyen a été l'une de ses principales préoccupations. L'Union africaine, résolument opposée aux frappes de l'Otan, prône la négociation avec le colonel Kadhafi. Après la clôture de la réunion des ministres des Affaires étrangères préludant le 17e sommet de l'Union africaine qui se tient ce 30 juin à Malabo, en Guinée équatoriale, le président de la commission persiste et signe.

RFI : Monsieur le président, ce sommet va être en grande partie dominé par le dossier de la Libye. faut-il, comme le souhaite le président sénégalais Abdoulaye Wade, faire partir le colonel Mouammar Kadhafi ?

Jean Ping : La position de l’Union africaine (UA) est très claire depuis le début. Les chefs d’Etat ont mis en place une feuille de route en quelques points. Premier point : cessez-le-feu immédiat. Deuxième point : les questions humanitaires, la transition. Cette transition est inclusive et consensuelle. Enfin le dernier point consiste à entreprendre les réformes politiques, économiques et sociales nécessaires pour répondre aux aspirations légitimes du peuple libyen à la démocratie, à l’Etat de droit, à la bonne gouvernance, à la justice et au développement. Avec un problème comme ça, c’est parfaitement clair. On parle d’un cessez-le-feu parce qu’on ne peut pas faire autrement.

RFI : Quand vous dites qu'on ne peut pas faire autrement qu’un cessez-le-feu, visiblement, vous n’êtes pas entendu par l’Otan...

J.P. : Quelles que soient les actions de l’Otan, quelle que soit la durée de celles-ci , cela finira bien par un cessez-le-feu, la cessation des hostilités. L'Otan ne peut pas bombarder éternellement. Donc on finira par un cessez-le-feu.

RFI : Vous estimez qu’à terme, la feuille de route de l’Union africaine va devenir un véritable document de travail pour sortir la Libye de l’ornière ?

J.P. : A mon avis, c’est le seul document qui existe depuis le début. Il n’y en a pas d’autres.

RFI : Est-ce que vous estimez que dans cette solution politique, le colonel Kadhafi a un avenir ?

J.P. : Nous avons mis sur pied un panel de cinq chefs d’Etat. Ils viennent de se réunir à Pretoria en Afrique du Sud. Dans l’un des paragraphes, on dit que le colonel Kadhafi a accepté de se mettre à l’écart. Donc c’est clair et ça a toujours été clair.

RFI : Donc le colonel Kadhafi est appelé à quitter le pouvoir ?

J.P. : C’est ce qui est dit dans cette feuille de route.

RFI : Le voyage du président sénégalais à Benghazi n’a-t-il pas un petit peu cassé le fragile consensus qu’il y avait dans l’Union africaine sur cette question libyenne ?

J.P. : Je préfère pour le moment ne pas me prononcer sur cela. Il faut voir les débats qui résulteront de ces…

RFI : Tout le monde n’est pas sur la même longueur d’onde ?

J.P. : Nulle part, tout le monde est sur la même longueur d’onde. Nulle part et en Afrique également. Les Africains, dans toutes les questions brûlantes, sont comme le monde entier. Il y en a qui sont pour, il y en a qui sont contre, il y en a qui ne se prononcent pas mais qui n’en pensent pas moins. Le problème pour nous, c’est constamment rechercher un consensus.

RFI : Dans la gestion de cette crise libyenne, avez-vous été mis un petit peu sur le banc de touche par les grandes puissances  ?

J.P. : Oui, nous avons été mis sur la touche par la coalition. Constamment, on a le sentiment que l'on fait la sourde oreille avec nous. On nous entend, mais on fait comme si nous n’étions pas là. Je crois que le problème est assez clair : nous avons mis en place notre feuille de route, nous avons mis une méthode pour atteindre les résultats de notre feuille de route. Nous avons estimé que nous n’avions pas d’avions, de bombes, mais que nous pouvons convaincre le colonel Kadhafi d’accepter notre feuille de route qui était claire.

RFI : Vous êtes quand même sous la pression américaine. Hillary Clinton s’est déplacée à Addis-Abeba pour demander à l’Union africaine d’accélérer le processus de départ du colonel Kadhafi ?

J.P. : Nous sommes heureux d’échanger avec les Américains.

RFI : S'agissait-il d'un échange ou était-ce de la pression ?

J.P. : Ecoutez-moi bien : j’ai été aux Etats-Unis expliquer la feuille de route de l’UA. Hillary Clinton, avec laquelle nous avons eu à Washington un débat sur la Libye,  donnait sa position et nous donnions la nôtre. L’approche est différente. Il n’y a rien qui nous paraisse anormal. Nous présentons notre position chez eux, ils viennent présenter leur position chez nous.

RFI : Oui, mais n'est-ce pas un dialogue de sourds entre Américains et Union africaine ?

J.P. : Au fond, je ne crois pas. Mais dans les communications publiques, les Américains présentent leur position -qui est connue- et ils demandent aux Africains d’adopter leur position. Là où on peut parler de pression.

RFI : Une dernière question : l'ancien président tchadien, Hissène Habré, sera-t-il jugé un jour ?

J.P. : Le vœu de la commission de l’Union africaine, notre vœu le plus ardent, est que Hissène Habré soit jugé. Mais pourquoi ? Parce que nous sommes en train de nous plaindre de la discrimination à la Cour pénale internationale (CPI), du système des deux poids, deux mesures. Et nous sommes en train de dire que si nous arrivions à juger nos propres criminels nous-mêmes, on ne serait pas obligé d’aller forcément à la Cour pénale internationale, à La Haye, aux Pays-Bas. Il faut que nous arrivions à juger nos propres criminels nous-mêmes. Nous sommes contre l’impunité, c’est clair. Et pour juger nos criminels, nous avons besoin d’une cour. Donc nous sommes en train de préconiser que notre cour puisse avoir une chambre criminelle, une cour pénale africaine. Si nous l’avions, Hissène Habré serait déjà jugé. Nous continuons à faire en sorte - et cela sera abordé pendant ce sommet - qu’Hissène Habré soit jugé. Nous déplorons que cela ne se fasse pas, mais il sera jugé.

Source : rfiAfrique