KhadafiINTERVIEW EXCLUSIVE - Dans un entretien au Figaro, le leader libyen exclut de quitter le pouvoir. 

LE FIGARO - Dans votre dernier discours public, mardi soir, vous avez promis d'«écraser» la rébellion . Cela veut-il dire que vous êtes prêt à reprendre le contrôle de tout le pays à n'importe quel prix humain ?

Colonel Mouammar KADHAFI - Je ne me suis pas exprimé en ces termes. Ce que j'ai voulu dire, c'est qu'il y a un complot contre le peuple libyen. Et, quel que soit ce complot - qu'il soit impérialiste, qu'il vienne d'Al-Qaida ou bien de l'intérieur -, le peuple libyen doit l'écraser.

L'armée libyenne a annoncé une opération imminente sur Benghazi.Pensez-vous pouvoir récupérer cette ville, siège de l'opposition, en évitant un bain de sang ?

Mon souci est de libérer la population des bandes armées qui occupent Benghazi. Ces rebelles risquent de se servir de ses habitants comme bouclier humain… Il est fort possible que ces rebelles tuent les civils et qu'ils mettent la faute sur le dos de l'armée libyenne.

Une amnistie a été offerte aux ex-soldats qui ont rejoint la rébellion. Combien de personnes se sont repenties à ce jour ?

Il faut d'abord rappeler que c'est contre leur gré que d'anciens soldats ont rejoint la rébellion. Les terroristes ne leur ont pas laissé le choix. Quand ils ont attaqué les casernes, ils ont capturé les militaires en leur disant: vous devez venir avec nous, sinon on vous égorge. Mais leur nombre est limité, car il y a beaucoup de soldats qui sont parvenus à s'échapper.

Vous vous donnez combien de temps pour reprendre le contrôle du pays ?

Si on utilisait la force, il nous suffirait d'une seule journée. Mais notre objectif est de démanteler progressivement ces groupes armés, en recourant à différents moyens, comme l'encerclement des villes ou l'envoi de médiateurs. Certains notables jouent le rôle d'intermédiaires. Nous comptons également sur des ex-soldats repentis pour qu'ils aillent parler avec leurs camarades.

Un dialogue a-t-il été amorcé avec les rebelles ?

Ce ne sont pas des gens avec qui l'on peut envisager de dialoguer, car al-Qaida ne dialogue avec personne. Si le monde veut parler avec al-Qaida, alors qu'il dialogue avec Ben Laden!

Quel rôle peuvent jouer les chefs de tribu ?

Ils peuvent jouer le rôle de médiateurs en demandant à ces éléments de rendre leurs armes. Quant aux terroristes qui sont arrivés de l'étranger, qu'ils quittent le pays, qu'ils regagnent l'Afghanistan, qu'ils retournent à Guantanamo.

Qui sont exactement vos opposants ?

Ici, il n'y a pas d'opposition. Toutes les manifestations que vous voyez actuellement sont organisées par les masses qui me soutiennent. Nous n'avons pas d'opposants en Libye. Ce ne sont que des groupes armés qui occupent certaines rues et certains bâtiments dans certaines villes.

En février, la révolte est pourtant née de manifestations pacifiques…

Non, absolument pas. Car ici, les demandes sont formulées dans le cadre des comités populaires qui représentent le peuple. Si le peuple n'est pas content, il peut exprimer ses demandes au sein de ces comités. Puisque c'est le peuple qui se gouverne lui-même, il n'y a pas de problème.

Si vous parvenez à reconquérir l'est du pays, envisagez-vous de lancer des réformes pour répondre aux demandes formulées par les insurgés ?

Il n'y a pas de raison que l'événement accidentel auquel nous faisons face pousse à un changement puisque, selon le fonctionnement de la Libye, le pouvoir est aux mains du peuple. Le peuple est libre de faire ce qu'il veut. J'attends juste de la population qu'elle revoit sa relation avec l'étranger.

Qu'en est-il en matière de politique interne ? Les jeunes que nous avons rencontrés rêvent de plus de liberté d'expression, de meilleures conditions économiques. Allez-vous écouter leurs demandes ?

Ici, les jeunes sont libres d'exprimer leurs revendications. Je vous l'ai déjà dit, ils peuvent le faire au sein des comités populaires. Nous n'arrêtons personne, sauf les éléments qui font partie d'un complot.

Une fois Benghazi reconquise, que va-t-il advenir des membres du Conseil national de transition ?

Il est fort possible qu'ils prennent la fuite. De toute façon, c'est une structure qui n'en est pas une. Elle n'a aucune valeur. Son dirigeant est un paumé, un pauvre type. Donc ces gens-là vont sans doute s'enfuir vers l'Égypte. Hier, il y a déjà un millier de personnes qui ont quitté la Libye par la frontière égyptienne: des étrangers, des Égyptiens, des Afghans, des Pakistanais, mais aussi des Libyens…

Les membres du Conseil, et ceux qui le soutiennent, sont pourtant d'anciens ministres, diplomates et officiers militaires. S'ils décident de rester en Libye, allez-vous les arrêter ou bien leur offrir une amnistie ?

Ces gens-là ont été pris en otage. S'ils restent, je les pardonnerai, car ce n'est pas de leur faute.

Comment réagissez-vous aux révoltes qui ont secoué vos deux pays voisins, la Tunisie et l'Égypte ?

Au début, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une révolution populaire. J'ai vite déchanté. J'ai d'abord cru qu'il y avait un vrai désir de transformer le système politique de ces pays en «Jamahiriyya», en s'inspirant du modèle libyen. Au final, on a juste assisté à un transfert de pouvoir, d'un président à un autre président, et d'ex-ministres à d'autres ministres. Donc, ce ne sont pas de vraies révolutions.

Dans les deux cas, Ben Ali et Moubarak se sont retirés du pouvoir. Si c'est dans l'intérêt de votre pays, pourriez-vous envisager de vous retirer, vous aussi ?

Me retirer de quoi ? (rires) Je ne suis que le guide de la révolution libyenne de 1969. Je ne peux donc pas travailler contre la volonté du peuple. En Tunisie et en Égypte, les peuples étaient contre leur gouvernement. En Libye, c'est le contraire, le peuple est avec moi. Vous n'avez pas vu tous ces gens dans les rues, toutes ces manifestations qui me soutiennent ? C'est un plébiscite.

Après plus de 41 ans à votre poste, n'avez-vous pas, tout simplement, envie de céder la place à un autre, et de vous reposer ?

Je n'ai aucun rapport avec la politique et le pouvoir. Je n'ai donc pas de pouvoir à laisser. Je n'ai pas de poste à abandonner.

Alors qui dirige votre pays ?

C'est le peuple, le Congrès général, les comités populaires…

En période de crise, comme celle que traverse votre pays, est-il vraiment possible de tout résoudre à travers ces comités populaires ?

C'est le peuple qui fait tout fonctionner. Même les attaques contre les rebelles sont entreprises par le peuple. C'est le peuple qui est actuellement armé. Et inchallah, grâce au peuple, tout rentrera bientôt dans l'ordre.

Delphine MINOUI