" Khadafi est une Machine à survivre politiquement "

Au lendemain de la "journée de la colère", la situation en Libye est plus tendue que jamais. Antoine Vitkine, journaliste, a réalisé le documentaire "Kadhafi, notre meilleur ennemi", diffusé courant mars sur France 5. Ce film de 90 minutes retrace 40 années de relations diplomatiques entre l'Occident et le dirigeant libyen, passé du statut d'ennemi public numéro un à celui d'individu fréquentable.

Les révoltes actuelles en Libye suscitent assez peu de réactions de la communauté internationale. Pourquoi ?

Il y a là une grande différence avec les situations tunisiennes et égyptiennes. Dans ces deux derniers cas, nous pouvons rétrospectivement dire que les pressions occidentales ont été importantes et directes. Il était par ailleurs très important pour la population mobilisée de savoir que l'Occident soutenait le mouvement.

Dans le cas libyen, cela va vraisemblablement se passer de manière très différente. Les Occidentaux en ont effet peu de moyens de pression sur le régime. Cela s'explique par plusieurs raisons.

Tout d'abord, la Libye dispose de ressources en hydrocarbures considérables, puisque ses réserves sont estimées entre 30 et 40 milliards de barils, qui sont à 85 % vendus en Europe. Cela lui permet de détenir environ 136 milliards de dollars de réserves financières.

Le pouvoir a par ailleurs annoncé qu'il comptait dépenser 30 milliards de dollars pour moderniser ses infrastructures, ce qui représente un marché appétissant pour les Occidentaux, qui fournissent également le régime en armes. Cela étant dit, il est clair que les pays européens réfléchiront à deux fois avant de faire des déclarations qui pourraient déplaire à Tripoli.

Par ailleurs, depuis le 11 septembre 2001, l'Occident collabore étroitement avec Kadhafi sur la question de la lutte antiterroriste, notamment sur le cas d'Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

Enfin, Kadhafi n'a pas mis tous ses œufs dans le même panier. À la différence de l'Egypte, qui avait un rapport de dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, Kadhafi a établi des relations de confiance avec de nombreux pays, qu'ils soient européens, asiatiques, ou américains. Cette stratégie, qui consiste à éviter de ne dépendre que d'une seule puissance, date de la fin des années 1990.

Les Etats-Unis ne jouent donc pas de rôle déterminant ?

Si, car ils restent la puissance importante au Moyen-Orient. Or, Kadhafi a passé un accord avec Washington en 2003 dans lequel il s'engageait sur deux points : la fin du soutien au terrorisme, et surtout l'arrêt de son programme d'armes de destruction massive. En contrepartie, les Etats-Unis n'appelleraient pas à un changement de régime en Libye.

Passer cet accord était à l'époque essentiel pour George Bush et Tony Blair : ils s'étaient engagés en Irak grâce au prétexte des armes de destruction massive, qui n'existaient pas. Kadhafi leur a permis de montrer à la communauté internationale que certains dictateurs possédaient effectivement un programme nucléaire, et y renoncaient.

Aujourd'hui, les Etats-Unis sont toujours coincés par cet accord, et ne peuvent pas se manifester comme ils l'ont fait en Egypte.

En plus de cela, Mouammar Kadhafi n'est – pour le moment – pas aussi destabilisé sur un plan interne que l'ont été Ben Ali et Moubarak. Parier sur sa chute prochaine est risqué pour l'Occident.

Le pouvoir a-t-il déjà été remis en cause par le passé ?

Oui. Kadhafi a passé ces trentes dernières années à faire face à des tentatives de déstabilisation. Contrairement à Ben Ali et à Moubarak, solidements enracinés dans le pouvoir, Mouammar Kadhafi est une machine à survivre politiquement.

Dans les années 1990, les révoltes étaient très fréquentes dans la région de Benghazi [qui est actuellement le foyer de la contestation]. Il en a tiré une grande expérience en matière de répression.

On peut donc s'attendre à des représailles violentes de la part du pouvoir ?

Pas forcément, car la situation à changé. Kadhafi était beaucoup plus affaibli à l'époque qu'il ne l'est aujourd'hui.

Cela s'explique facilement : grâce à la normalisation des relations du pays avec l'Occident, la Libye a pu s'enrichir en vendant ses hydrocarbures. Désormais, Kadhafi dispose de suffisamment de fonds pour acheter la paix sociale.

Lors des révoltes des années 1990, il ne disposait pas de ce levier-là, et était beaucoup plus inquiété qu'il ne l'est aujourd'hui.

Jeudi soir, il défilait au milieu de ses partisans à Tripoli. Il n'aurait pas pu se le permettre à l'époque.

Son rapprochement avec les puissances occidentales lui est également reproché par les manifestants de Benghazi, qui sont très conservateurs. À ce titre, il est important de noter que la "journée de la colère" organisée jeudi 17 février était également l'anniversaire de l'attaque contre le consulat d'Italie, lors de l'affaire des caricatures de Mahomet. Ce n'est pas innocent.

Moubarak et Ben Ali partis, Kadhafi est désormais le plus ancien dirigeant arabe en poste. Son état de santé est-il un élément à prendre en compte pour analyser la situation ?

Oui, car malgré son discours qui consiste à affirmer qu'il n'est que le "guide" du pays, et que son gouvernement joue les premiers rôles, il reste l'homme fort de la Libye.

Même s'il ne l'a jamais avoué, il a été malade durant ces dernières années. Des câbles diplomatiques publiés par Wikileaks l'ont attesté. Cela l'avait amené à être en retrait des affaires et à déléguer une partie de son pouvoir à son gouvernement.

Aujourd'hui, il a retrouvé la forme et a repris la main. Mais l'évolution de son état de santé sera déterminant dans la manière dont il fera face au mouvement actuel.

Cela est d'autant plus essentiel que le pouvoir libyen est particulièrement déstructuré. Kadhafi assoit en effet son influence sur sa capcité à gérer les tribus et les mouvances. La contestation se comprend également par ce prisme tribal et régional. Il s'est récemment adressé aux chefs de tribus en leur passant un message : "Contrôlez vos jeunes !"

Au sein même de l'Etat, Kadhafi s'appuie alternativement sur les courants modérés et les radicaux, chacun regroupés autour d'un de ses fils. Il joue depuis des années à monter les uns contre les autres pour asseoir son autorité. Cet appareil d'Etat divisé est là encore tout à fait différent de ce que l'on a connu avec Ben Ali et Moubarak. De la santé de Mouammar Kadhafi dépendra sa capacité à surmonter les divisions entre les clans.

Propos recueillis par Vincent Matalon

Source : Le Monde.fr