Rumeurs et colomnies sur la Présidentielle du 07 novembre 2010:

"Je n’ai été influencé par personne...", Précise le Général Malien.

Dans cette interview, le Président de la commission électorale guinéenne, le général malien Siaka Toumany Sangaré, aborde ici toutes les questions brûlantes relatives à l'organisation et à la proclamation des des résultats provisoires et globaux du second tour de la Présidentielle du 7 novembre dernier. Il répond aussi pourquoi il a pris la décision d’envoyer examiner les requêtes du candidat Cellou Dalein Diallo à la Cour suprême.
L'Observateur : Comment avez-vous organisé le second tour de l’élection présidentielle en Guinée ?
Général Siaka Toumani Sangaré : Disons que c’est un scrutin qui s’est bien déroulé dans l’ensemble et qui a permis aux guinéens éligibles, d’exprimer leurs suffrages librement. Donc, de façon globale, je dirai que le second tour s’est bien déroulé comme toutes les missions d’observations nationales et internationales l’ont dit.
Quelles sont les difficultés rencontrées dans l’organisation de ce scrutin ?
Comme dans tous les pays africains, les difficultés que nous avons rencontrées sont d’ordre technique et logistique, surtout que nous avons organisé ce second tour après l’hivernage, les routes étaient suffisamment dégradées. La logistique a dû souffrir à cause de cette dégradation du réseau routier.
Le pays a sollicité un président de la CENI neutre pour que le scrutin soit organisé dans l’équité et la transparence afin d’éviter toute contestation des résultats. Après avoir publié les résultats provisoires, est-ce que vous avez la certitude d’avoir vraiment réussi votre mission ?
Nous, nous avons travaillé, c’est aux autres d’apprécier. Au niveau de la CENI ici, sans faire d’autosatisfaction, nous pensons que nous avons travaillé en toute honnêteté et en toute objectivité.
Comment avez-vous accueilli les violences qui ont suivi la proclamation des résultats provisoires à Conakry et à l’intérieur du pays ?
J’avoue que j’ai été affligé par ces violences et c’est pour cela que je lance un appel pressant au peuple de Guinée pour qu’il se ressaisisse et croie en son avenir, de reprendre les choses en main, d’être calme et de faire en sorte que le pays puisse connaitre la paix et la stabilité, conditions indispensables pour son développement harmonieux.
On parle actuellement de dizaines de morts, de blessés, d’arrestations et des dégâts matériels innombrables. Pensez-vous que si ce scrutin avait vraiment été juste et transparent, le pays allait se retrouver avec tous ces problèmes enregistrés depuis la publication des résultants ?
Je le répète, c’est aux autres d’apprécier. Je pense que l’acceptation des résultats dépend de la transparence. La transparence a été la règle d’or du début à la fin du second tour.
Selon vous qu’est-ce qui explique le fait que dès après la publication des résultats, il y a eu des réactions violentes ? Est-ce parce que les électeurs ne sont pas politiquement mûrs ou bien c’est parce qu’il y a eu effectivement des fraudes massives ?
Honnêtement, ces violences ne sont pas seulement propres à la Guinée. Ces violences sont constatées un peu partout en Afrique. Je crois que c’est un déficit de culture démocratique. Vous savez, chez nous on n’a pas la culture de l’acceptation de la défaite. Ce n’est pas seulement propre à la Guinée. Partout en Afrique où j’ai assisté, organisé ou supervisé des élections, il y a toujours eu contestation des résultats. J’étais au Togo au mois de février 2010. Après les résultats, il y a eu à peu près les mêmes mouvements. Je pense que c’est lié au fait que, jusqu’à présent, nous n’avons pas atteint un certain niveau de maturité démocratique.
Pour le cas précis de la Guinée, est-ce que ces violences ne s’expliquent pas par la grosse surprise du second tour, c’est-à-dire, le fait qu’au premier tour, le candidat Cellou Dalein Diallo a été crédité de près de 44% des suffrages alors que son concurrent Alpha Condé, n’avait obtenu que 18% seulement; et, au second tour Cellou Dalein était soutenu par le troisième de la liste, le faiseur de Roi, Sidya Touré, qui avait totalisé plus de 13% des voix ?
Vraiment, je ne veux pas rentrer dans tous ces aspects avant la proclamation des résultats définitifs par la Cour suprême.
La France avait été accusée à tort ou à raison de vouloir imposer Alpha Condé à la tête de l’Etat guinéen. Est-ce que vous n’avez pas été influencé par la France dans l’exercice de votre fonction de président de la CENI ?
Je n’ai été influencé par personne, je vous le dis en toute honnêteté. J’ai travaillé en toute indépendance, en toute liberté. Dans l’exercice de cette mission, je n’ai eu aucune pression extérieure pouvant entraver le processus, j’insiste beaucoup là-dessus.
Au niveau de la CENI, n’avez-vous pas été sous la pression du chef de la junte par intérim, le général Sékouba Konaté, ou du Premier ministre Jean-Marie Doré ?
Pas du tout. Le Général Konaté n’a jamais voulu intervenir dans les affaires de la CENI. Je l’ai rencontré très très rarement. Il a posé un acte que j’ai hautement apprécié. Au premier tour, on a déplacé son bureau de vote. Au deuxième tour, je lui ai demandé de se déplacer et d’aller voter à son bureau de vote comme les autres citoyens. Il l’a accepté. Il est allé voter dans son bureau de vote à l’emplacement où il était. Cela a été pour moi un acte hautement positif. Et, j’ai compris par là que le Général Konaté était décidé de construire en Guinée une démocratie pluraliste.
Comment le candidat Cellou Dalein Diallo pouvait remporter ce scrutin alors que toute l’Administration, ses gouverneurs, préfets et sous-préfets, le gouvernement Jean-Marie Doré et la junte militaire du général Sékouba Konaté soutenaient ouvertement le candidat Alpha Condé ?
C’est vous qui le dites. J’ignore totalement l’environnement que vous décrivez là.
D'aucuns pensent que vous avez été utilisé dans cette affaire et que Louncény Camara, votre vice-président, a toujours été le véritable patron de la CENI. On raconte même que c’est lui qui a organeninssé et dirigé toutes les opérations du second tour. C’est d’ailleurs lui qui vous remettait les feuilles des résultats partiels au moment des séances de publication devant la presse. Qu’en dites-vous ?
Ça, c’est encore le fruit de l’imagination de beaucoup de gens. Quand j’ai été nommé à la tête de la CENI, j’ai essayé de ramener la cohésion au sein de l’institution. À cet effet, j’ai convoqué les deux vice-présidents pour qu’ils se mettent d’accord et cela a été une réussite totale, et j’en ai été comblé. Parce que les deux se sont pardonnés et se sont mis à mon service. Le fait que j’étais toujours avec Louncény Camara à la publication des résultats n’a rien à avoir avec la fonction qu’il a assumée. Louncény et Hadja Mame ont toujours travaillé avec moi. Toutes les décisions que je prenais, je les consultais. Louncény ne s’est jamais substitué à moi pour prendre une quelconque décision. Mais, il faut savoir que c’est le même décret qui a nommé Louncény, Hadja Mame et moi.
Voulez-vous insinuer que le bénéfice du décret lui donne du pouvoir ?
Non, pas du tout ! Du moins, pas plus de pouvoir que Hadja Mame Camara. Aucun d’eux n’a eu plus de prérogatives que l’autre. Le fait que nous étions dans le même décret ne veut pas dire qu’il devait se substituer à moi. Le décret précise que je suis le président, les deux sont des vice-présidents.
L’alliance Cellou Dalein Président vous a demandé d’examiner ses requêtes avant de publier les résultats provisoires. Pourquoi vous l’avez refusé ?
On n’a pas refusé d’examiner les requêtes. Nous avons reçu une lettre de l’Alliance Cellou demandant de surseoir à la publication des résultats provisoires. Nous avons pris acte de cette demande. On était tout à fait partant pour le report. Nous avons fait des démarches auprès de la Cour suprême, qui n’ont malheureusement pas abouti. Vous savez, il y avait un délai légal que nous devions respecter et il était arrivé à expiration.
Pourquoi n’avez-vous pas demandé une prorogation du délai à la Cour suprême ?
Je l’ai fait, mais ça n’a pas marché.

On raconte que c’est Louncény Camara, le Premier ministre Jean-Marie Doré et le général Sékouba Konaté qui ont refusé que la publication des résultats provisoires soit reportée.
Encore une fois, nous n’avons reçu aucune interférence venant de qui que ce soit. Ni Konaté, ni Jean-Marie Doré ne se sont mêlés de cette affaire. Nous avons travaillé en toute indépendance et en toute sincérité.
Vous avez dit tout à l’heure que c’est parce que le délai expirait. Mais après avoir publié les résultats, vous avez mis 3 à 4 jours avant de transmettre les dossiers à la Cour suprême. Pourquoi avoir pris tout ce temps alors que la Cour suprême se trouve à quelques mètres de la CENI ?

On a publié les résultats provisoires lundi, mardi c’était la fête de Tabaski. Est-ce qu’il fallait faire travailler le gens le jour de la fête ? Non ! Par respect pour les musulmans, je n’ai pas voulu faire travailler les gens le jour de la fête. Le mercredi, tout le monde s’est retrouvé, nous avons mis de l’ordre dans tout ce que nous avons fait, nous a regroupé toutes les pièces qui devaient être envoyées. Nous devrions envoyer le mercredi même, mais comme il y avait le couvre-feu, les gens sont rentrés plus tôt que prévu. Le jeudi, je me suis déplacé personnellement pour les remettre au Président de la Cour suprême.
Les gens pensent que la CENI a usé de ce temps pour supprimer les preuves d’irrégularités dont parlaient Cellou Dalein Diallo et ses alliés pour être sûrs que les documents transmis à la Cour suprême sont conformes aux résultats provisoires publiés par vous. Comment réagissez-vous à ces présomptions ?
J’apprécie votre démarche de venir à la source, mais je ne voudrais pas répondre à ces rumeurs totalement infondées. À la date d’aujourd’hui, nous avons mis sur internet tous les procès verbaux, non seulement de la centralisation, mais aussi de tous les bureaux de vote de l’intérieur. Ça, c’est un gage de transparence et de crédibilité du scrutin. Voilà, c’est tout ce que je peux répondre.
A votre avis est-ce qu’il est possible que la Cour suprême inverse la tendance, c’est-à-dire que Cellou Dalein reprenne les devants après examen de ses requêtes par la Cour suprême ?
Je voudrais que vous réserviez cette question à la Cour suprême.
Selon vous quelles sont les chances de Cellou Dalein Diallo ?
Nous avons fait notre travail et nous l’avons transmis à la Cour suprême. La Cour suprême a reçu ses requêtes, elle va les examiner, les traiter conformément au droit, au Code électoral et à la Constitution. Attendez le verdict de la Cour suprême.
Pensez-vous que les requêtes de Cellou Dalein sont-elles fondées ? Il y dénonce notamment les écarts entre le nombre de votants et les suffrages alloués aux candidats. Selon ses requêtes, dans beaucoup de bureaux de vote des préfectures et communes remportées par son concurrent Alpha Condé, le nombre de votants est souvent largement supérieur au nombre d’inscrits.
Parmi les requêtes que nous avons reçues, nous avons donné suite à celles qui relevaient de la compétence de la CENI. Mais les requêtes qui ne relèvent pas de notre compétence, nous les avons envoyées à la Cour suprême. Il ne m’est pas possible de donner toutes les appréciations que nous avons faites.
Au regard du bilan de votre action, avec quel sentiment vous avez terminé votre mission à la tête de la CENI ?
Bon, un sentiment de satisfaction, peut-être quelque peu mélangé à un sentiment de frustration par rapport aux violences.
Dans l’attente du verdict final de la Cour suprême, quelle est l’activité qui occupe actuellement les membres de la CENI ?
La CENI est entrain de préparer le ramassage du matériel dans les villages, les districts et les remonter jusqu’à Conakry, pour que ce matériel très coûteux soit sécurisé dans magasins de la CENI au camp-Samory-Touré. Ensuite, nous sommes entrain d’analyser la possibilité d’organiser un atelier d’évaluation en deux temps. D’abord des ateliers régionaux qui doivent se dérouler à Labé, Kindia, Nzérékoré, Kankan dont les synthèses des travaux vont remonter au niveau de Conakry et qui permettront d’organiser un atelier national d’évaluation auquel prendront part tous les acteurs impliqués dans le processus, notamment les partis politiques, vous les médias, la société civile, les autres institutions de la République pour que nous puissions tirer tous les enseignements de ce processus en identifiant toutes les insuffisances et en faisant conséquemment des recommandations pertinentes visant à améliorer le système électoral guinéen. Je vous remercie.

Source: L'Observateur

Envoyé par :  MAMADOU SACKO