Pour une Monnaie Unique Africaine Indépendante :

Le Président Sénégalais Abdoulaye Wade donne raison à Ahmed Sékou TOURE

Le Franc CFA  en question

Pendant très longtemps en Afrique  francophone, parler d’une monnaie  autre que le Franc CFA, constituait une hérésie, un crime de lèse-majesté. Mais, depuis  quelque temps, voilà  que le Président Sénégalais  dans un sursaut patriotique  et nationaliste  se lance  à l’assaut du grand BAOBAB que représente le Franc CFA, pilier de la zone Franc, à l’ombre  duquel continuent de s’abriter bon nombre  d’anciennes colonies françaises.

Son dernier assaut contre le Franc CFA remonte  aux festivités commémoratives  du cinquantenaire de l’indépendance du Sénégal auxquelles avaient  assisté  une vingtaine de chefs d’Etat Africains  et de nombreuses personnalités  venues du monde entier.

L’occasion  ne pouvait être mieux  choisie  surtout  que la  célébration  de l’anniversaire  coïncidait  avec l’inauguration  du monument  de la Renaissance Africaine.

La Renaissance Africaine :

Le monument  de la Renaissance Africaine  est un Monument  en massif de bronze  de 22 000 tonnes, haut de 53 m sans doute le plus  haut du monde, représentant  la Statue géante de l’Homme Noir  surgi  des ténèbres volcaniques (le site est  volcanique), accompagné  de sa Femme qu’il tient dans un bras  et de son Enfant  qu’il soulève  dans l’autre  bras . Ce Monument  géant  symbolise  l’Homme Noir  dans sa dignité  et  liberté retrouvées, debout  au-dessus de l’Océan Atlantique , témoin du passé douloureux  de l’esclave noir et décidé  à s’engager  dans le combat pour le développement   économique  avec l’ambition  d’être désormais  parmi les meilleurs.

Les Assauts  du Président Sénégalais  contre le Franc CFA :

Au cours de ces festivités, le Président Wade a accordé  une interview  exclusive  à la haute  presse française (TV5-Monde, RFI, Le Monde) et s’est permis de livrer ses  convictions  à propos  de certaines  questions  sensibles  des relations franco-africaines telle la question  du Franc CFA.

Parlant du Franc CFA, le Président Sénégalais  dira :

« J’estime  que maintenant, après cinquante ans  d’indépendance, il  faut revoir  la gestion monétaire et, tout le monde sait qu’en Afrique  de l’Ouest je me bats  toujours  contre la politique  qu’on mène. Elle est absurde  car elle consiste  à garder plus de 5 000 Milliards de francs  qui dormaient  en France  à telle enseigne  que la France  dit  ne plus rémunérer tout cet argent à  hauteur de 2% . L’argent  finalement  a été rapatrié en partie. Et jusqu’au moment où je vous parle, je continue  à me battre pour que cet argent  revienne et serve à financer notre économie ».

« J’estime  que si nous récupérons  notre pouvoir  monétaire, nous gèrerons  mieux. Le Ghana a sa propre monnaie et la gère bien, c’est le cas aussi de la Mauritanie, de la Gambie qui financent leur propre économie ».

« Nous devons  avoir la claire conscience  qu’une dépendance  économique prolongée, nous mènera à terme, à l’érosion de notre indépendance politique ».

Emboîtant le pas au Président Sénégalais, et le citant nommément, l’hebdomadaire Jeune Afrique n° 2570 du 11 au 17 avril 2010 sous la plume de son éditorialiste François SOUDAN dira :

«  Ne serait-il pas temps,  un demi-siècle  après  le départ des derniers commandants de cercle que l’Afrique Francophone  acquiert  enfin son indépendance monétaire .En d’autres termes : qu’elle se débarrasse du Franc CFA ? Les ex-colonies  françaises  qui à l’instar de la Mauritanie  et de la Guinée  ont quitté la zone CFA , ceux  qui n’y ont jamais adhéré (Djibouti) et bien évidemment  les pays anglophones  et lusophones  du continent  sont-ils pour autant  plus pauvres et moins bien gérés ».

Ces opinions exprimées  par le Président WADE  et par l’éditorialiste  de Jeune Afrique ne sont ni plus, ni moins qu’une approbation  sans réserve  de l’option  guinéenne  de mars 1960 pour la création  d’une monnaie indépendante et l’exercice  plein et responsable du pouvoir monétaire.

Les vraies raisons  de l’acharnement  du Président WADE contre le Franc CFA

En tant que politicien et économiste  averti, le Président Sénégalais, comme tout  intellectuel  Africain conscient  a eu le temps de réfléchir  sur le devenir du continent Africain.

Son expérience d’Homme d’Etat, et son expérience  de la gestion  des affaires lui ont permis  de faire une relecture des rapports financiers liant la France  à ses anciennes colonies et d’en arriver  aux conclusions  suivantes au nombre de trois :

1)      L’Afrique ne pourra  véritablement  se développer  que si elle se  débarrasse du carcan  monétaire dont elle  affublée. Ce carcan  monétaire en effet, la  contraint  à déposer  auprès de la Banque de France une bonne partie des moyens de financement  de son développement économique  que sont  ses réserves  en devises  qui  vont plutôt servir à conforter le budget et la balance des paiements de la France.

2)      L’appartenance  à la zone Fran n’est pas pour  un pays  africain une prime  au développement  pas plus  qu’elle n’est un critère de bonne gestion économique –cas du Ghana, de la Mauritanie  cité plus haut.

3)      Seul l’exercice  du pouvoir  monétaire pourra permettre aux Africains de bien gérer leur économie.

Les Guinéens ont-ils compris le sens du Message du Président Abdoulaye WADE ?

Après 50 ans d’exercice du pouvoir monétaire, il ya encore  des esprits  , des intellectuels  qui pensent  que le meilleur moyen  pour la Guinée  de mettre un terme  à ses difficultés économiques, c’est de réintégrer la zone franc, de retourner  d’où elle est partie, de revenir  à l’ombre du Grand BAOBAB le Franc CFA où continuent  encore à se prélasser nombre d’anciennes colonies françaises incapables de retrouver le chemin  du salut, celui du développement  économique.

A ceux-là nous faisons remarquer  très simplement  que les difficultés  économiques  d’un pays  ne sont pas  liées à la nature de sa monnaie.

Le cas de la Grèce  est là pour en témoigner : A la une de toute la presse occidentale, on parle  ces jours-ci de la Grèce   qui est empêtrée dans de pires difficultés  économiques de son histoire. Pourtant, la Grèce  est membre de la zone Euro et utilise l’Euro comme monnaie  qu’elle  n’est pas prête à abandonner.

Un pays  à monnaie convertible, tout comme un pays  à monnaie  inconvertible  peut avoir de sérieuses  difficultés économiques.

En réalité, la santé  d’une monnaie  dépend de la santé de  l’économie de ce pays,  ce qui fait dire  à bon nombre d’économistes  que la Monnaie n’est que le reflet de la situation économique  du pays.

L’exemple de l’Allemagne  mérite d’être mentionné ici :

Depuis la fin de la 2ème guerre mondiale, l’Allemagne  est en tête du peloton  des pays industrialisés d’Europe grâce à une monnaie  solide et stable, reposant sur une économie forte et  solide.

La solidité de son économie, l’Allemagne le doit au travail acharné de ses fils,  à leur sérieux, à leur  discipline et à la bonne  gestion de cette économie.

Sans être adepte des économistes de l’école  classique des 18ème et 19ème siècles qui dénient à la monnaie tout rôle actif  dans l’économie en l’assimilant à un simple  voile masquant la réalité  économique, « nous  devons  tout de même reconnaître  que ce sont  les ressources en hommes , en capitaux , en matières premières qui en fin de compte commandent  les possibilités de la production d’un pays ».

Quels sont les vrais problèmes  de la Guinée  d’aujourd’hui ?

Les problèmes de la Guinée d’aujourd’hui  peuvent se résumer en  quatre :

1)      Gérer une économie  à monnaie inconvertible comme une économie ultra libérale à monnaie convertible

Telle  qu’elle fonctionne  aujourd’hui, l’économie  guinéenne est débarrassée de tous les gardes –fous. Le marché  dicte  sa loi : chacun  pratique le prix  qu’il veut , au moment  où il veut.

Le pays entier  est devenu un vaste bureau de change, le change est pratiqué partout: les agences autorisées mais non contrôlées (Western Union, MoneyGram, etc…), les compagnies aériennes, les hôtels, les boutiques de commerçants privés, les banabanas à tous les coins de rue.

2)      La réexportation des marchandises importées  avec nos ressources en devises

Pour profiter de la différence de prix  entre nos marchandises importées et celles de même nature vendues sur les marchés  des pays voisins( les marchandises importées guinéennes étant de loin les moins chères en  raison du taux de change  inadapté de la monnaie guinéenne), les  commerçants privés des pays voisins se ruent  sur le marché guinéen à longueur de journée, ce sont des véhicules remplis de marchandises qu’on rencontre  se dirigeant vers les pays  voisins ( le Mali, le Sénégal, la Sierra Leone, la Guinée Bissau, le Libéria).

La marchandise  carburant  demeure l’épine dorsale  de ce trafic. A  aucun moment on ne trouve  de carburant  dans les stations d’essence  des localités voisines des frontières.

Le principal méfait de la réexportation de nos marchandises importées c’est d’opérer une ponction drastique  sur nos ressources en devises. Nos ressources servent finalement à financer une bonne partie des importations des pays voisins  et du coup  à contribuer à l’amélioration  de leur balance  commerciale au détriment de la nôtre.

3)      La priorité accordée aux activités improductives  comme le commerce et le narco trafic  au détriment des activités productives  comme l’industrie  et l’agriculture

4)      L’impunité  observée face  aux détournements  de deniers publics

C’est ce qui faisait dire  à feu le Doyen Bah Mamadou que le détournement de deniers publics  demeurait en Guinée, la principale  source d’enrichissement.

Quelle solution d’avenir pour la Guinée ?

La solution d’avenir  pour la Guinée  est la même pour tous les pays  Africains. Elle passe par l’intégration au sein d’un grand ensemble  économique  doté  d’une Monnaie Unique  indépendante  tout comme les pays  de l’Union Européenne l’ont fait  avec leur monnaie unique, l’Euro.

A la fin de son interview  accordée  à la presse française, le Président Sénégalais Abdoulaye WADE parlant toujours de monnaie conclura :

« Nous sommes  un certain  nombre d’Africains  qui sommes  déçus de l’évolution de notre projet de continent et nous sommes entrain de réfléchir  sur un projet régional avec sa propre monnaie ».

Conclusion générale :

Après cinq siècles d’esclavage et deux siècles de colonisation, l’Afrique ne doit plus hésiter  maintenant à dire : ça suffit et refuser toute nouvelle forme de domination tant politique, culturelle qu’économique.

Par El Hadj Mohamed Lamine TOURE

Ancien Gouverneur de la Banque Centrale

de la République de Guinée

Tel : (224)60349079