" Pour Dadis, l'Intérêt de la Nation Prime "

Mercredi 27 janvier 2010 - Par Notre Voie - De retour de Ouagadougou, où il a rencontré le capitaine Dadis Camara et participé aux négociations ayant abouti à l’accord portant nomination du premier ministre guinéen, Antoine Soromou, président de l’Alliance Démocratique de la Guinée, s’est ouvert à votre quotidien.

Notre Voie : Monsieur le président, vous venez de Ouagadougou où vous avez rencontré Dadis Camara. Comment l’avez-vous trouvé ?

Antoine Soromou: J’ai trouvé le Président Dadis affaibli, il faut le reconnaître. J’ai été cependant surpris de voir que son esprit était encore très alerte et qu’il était lucide. Nous avons discuté longuement et à aucun moment je n’ai noté des défaillances dans la discussion.

N.V : Donc il va bien. Alors qu’est-ce qui peut justifier qu’il soit encore là-bas ?

A.S : Comme je l’ai dit, physiquement, il est très fatigué. Il est amaigri. Pour quelqu’un qui a subi une opération à la suite d’une agression, il ne peut être que physiquement très fatigué. Mais mentalement, il est très lucide.

N.V : Il y a eu un accord où un premier ministre et des vice-premiers ministres ont été nommés, qu’est-ce que cet accord peut apporter à la Guinée ?

A.S : D’abord, nous pensons que l’arrivée de Dadis à Ouagadougou a permis une évolution à pas de géant dans la recherche d’une solution apaisée dans notre pays. Il y a eu l’accord qui a été signé et proposé par le Médiateur lui-même aux partis politiques et à la junte. Les premières propositions ont été revues et corrigées avec l’accord du président Dadis qui a fait évoluer les choses favorablement en indiquant qu’aucun membre de la junte ne serait candidat aux prochaines élections et en déclarant que lui-même ne serait pas candidat. Il y a donc eu une avancée notable, car c’est ce point qui bloquait les négociations.

N.V : Aujourd’hui, la Guinée aborde donc une nouvelle pente ?

A.S : Comme l’a dit le président Moussa Dadis Camara, il y a aujourd’hui, une nouvelle vision qui se dégage. Et des longues discussions que j’ai eues avec lui, se dégage une chose. L’homme a compris que l’intérêt supérieur de la nation devait être placé au-dessus de sa personne. C’est le lieu d’avoir du respect pour lui, car il m’a dit ceci : “je ne voudrais pas que ma personne soit un obstacle au bonheur du peuple”. Ce témoignage, je le fais et j’en suis fier, parce que c’est un message de paix. Et voilà pourquoi je me fais porteur de ce message et je m’adresse à toute la classe politique et à tous les Guinéens pour leur dire qu’il faut suivre l’exemple du président Dadis, en se surpassant et ne pas regarder les intérêts individuels égoïstes mais plutôt l’intérêt supérieur de la nation, le bonheur du peuple de Guinée. Regarder ce que nous sommes capables de faire pour notre peuple et non ce que le peuple peut faire pour nous. Et je pense qu’un leader politique soucieux du bien-être de sa population doit s’inscrire dans cette voie aujourd’hui.

N.V : Vu son état d’affaiblissement, beaucoup de personnes se demandaient si Dadis n’avait pas été contraint d’une façon ou d’une autre à signer l’accord. Est-ce qu’il avait le choix ?

A.S : Le président m’a affirmé en toute confiance qu’il n’a été contraint en aucune manière à signer l’accord. Il m’a confié qu’il a été simplement guidé par le fait que son état de santé ne lui permettait pas physiquement d’assumer les responsabilités qui étaient les siennes. C'est-à-dire les longues heures de travail que sa fonction impose. Donc, il pense que le général Sékouba Konaté, qui est une personne qu’il a toujours jugée loyale et pour qui, il a énormément de respect, pouvait assurer l’intérim et le consulter sur les grands sujets qui concernent la nation. Pour que les deux puissent regarder dans la même direction. Mais plus, il a dit qu’on s’est trouvé face à une classe politique qui avait bloqué les négociations, il fallait donc engager leurs responsabilités en leur confiant aussi de grandes responsabilités dans la gestion de cette crise. C’est pour cela que le premier ministre n’a pas été nommé par la junte. Il a été demandé à la classe politique de choisir une personnalité qui peut porter leur parole, leur vision au niveau de l’organe qui va gérer cette transition. Et M. Jean-Marie Doré, en tant que doyen des hommes politiques en fonction, compte tenu de son expérience et du fait qu’il était le porte-parole du forum des forces vives aux négociations, le président a pensé que c’était la personne indiquée qui pouvait jouer d’interface entre la junte et la population.

N.V : Est-ce que vous ne pensez pas que ceux qui voulaient mettre Dadis à l’écart ont atteint leur objectif ?

A.S : Je pense qu’il faut essayer d’être toujours positif dans la façon de voir les choses. Qu’est-ce que le fait que Dadis reste à Ouaga apporte de positif au peuple de Guinée ? C’est cela qui est important. Ecarter pour écarter, ne sert à rien. Aujourd’hui, c’est le président Dadis lui-même qui fait l’effort de devenir le mouton du sacrifice, mais consensuel pour que les pressions internationales sur la Guinée s’estompent. Afin que le quotidien du Guinéen change. Et je pense qu’il reste toujours dans le rôle qu’il s’était lui-même assigné quand ils sont arrivés aux affaires. C'est-à-dire concourir au bien-être de la population guinéenne. Si le fait de rester à Ouaga pour se soigner peut avoir le même effet pour le peuple de Guinée, je dis qu’il reste à la loi de dire qu’il s’était trompé.

N.V : Connaissant votre position sur la communauté internationale notamment de la France, ne pensez-vous pas que ce qui a été fait va dans le sens que la France voulait ?

A.S : Mes propos à l’endroit de la France n’ont jamais été des propos pour démontrer que je suis anti-français. Ce que je considère et qui reste ma conviction, c’est qu’aujour-d’hui, la France ne doit plus s’adresser aux Africains comme elle le faisait il y a 50 ans. Nous avons aujourd’hui des cadres qui ont le même niveau d’instruction, la même manière d’appréhender les problèmes internationaux que les responsables français. Je reste convaincu qu’il faut qu’on attire l’attention de la communauté internationale spécialement la France, pour qu’elle ne nous regarde plus de haut. Ce que nous exigeons, c’est le respect. Respect pour nos responsables, respect pour nos peuples. La discussion d’égal à égal pour qu’on avance dans la concorde. Aujourd’hui, aucune nation ne peut vivre en autarcie. Nous savons que pour se développer, il est important de s’ouvrir au monde. Je pense donc que dans ce dossier de la Guinée, la France aura compris que le peuple de Guinée garde sa dignité et qu’elle a un partenaire qui reste la Guinée. Nous restons ouverts à toutes les négociations mais si elles sont empreintes de respect. Les français sont nos amis, mais ce que nous avons fustigé en son temps, c’est le comportement et le langage de certains responsables français qui ne peuvent pas refléter, selon nous, l’esprit et la pensée de tous les Français.

N.V : Pensez-vous que la transition engagée pourra aboutir normalement dans six mois ?

A.S : Notre souhait est que cette transition se poursuive et se fasse dans les meilleures conditions et délais. Et, nous allons travailler à cela. En ce qui nous concerne, nous n’allons pas ménager nos efforts afin que la transition puisse aboutir. Nous allons apporter notre concours personnel, intellectuel et physique aux responsables qui vont la diriger. Afin qu’elle soit la plus courte possible, mais la plus parfaite pour que le retour à l’ordre constitutionnel normal puisse être effectif dans les six mois qui viennent.

N.V : Avant même que le gouvernement n’ait été formé, on entend déjà des sons de cloche divergents. On entend par exemple dire que certains opposants ne souhaitent pas l’application des trois tiers et qu’ils ne voudraient pas qu’on donne 10 ministres aux régions. Est-ce que ce n’est déjà pas un couac ?

A.S : Non, je pense qu’il est tout à fait normal que dans une situation pareille certains s’expriment. Et c’est pour cela dans l’accord de Ouaga, il est marqué dans un alinéa, la libre expression. Je pense que la libre expression n’est seulement pas au niveau de la presse, elle est aussi au niveau des citoyens, de la classe politique, de la société civile. Chacun est libre de s’exprimer. Mais, il y a une réalité qui doit nous commander. Et cette réalité est que nous devons avoir un gouvernement avec un certain nombre de ministres. Et nous avons pour objectif l’organisation des élections libres et transparentes. Aujourd’hui tous les leaders politiques qui veulent briguer la magistrature suprême, savent exactement qu’il est dans leur intérêt que cette transition se termine dans les meilleurs délais pour que les élections puissent les porter à la tête de l’Etat. Parce que c’est dans les états- majors que chaque responsable politique va désigner des collaborateurs politiques pour participer au gouvernement d’union nationale. Donc, cela devrait être pour moi, un point secondaire. Le vrai problème est dans les structures, dans la manière d’organiser les élections, pour que ces leaders puissent s’exprimer au niveau national et voir qu’est-ce qu’ils représentent, leur poids réel au niveau national par rapport à une élection qui sera organisée.

N.V : Il y a déjà aussi la question des pouvoirs du Premier ministre. Certains des opposants réclament tous les pouvoirs et une indépendance totale sous le Premier ministre vis-à-vis de la junte. Est-ce, selon vous, dans l’ordre des choses ?

A.S : Je pense que ce sont des polémiques inutiles. Car tout est clairement défini dans l’accord de Ouagadougou. Il y a un premier ministre, chef du gouvernement. Cela veut tout dire.

Interview réalisée par Augustin Kouyo et Franck Dally
Coll. Georges Toutoukpo